Écriture créative – Textes de Caecilia JANSSENS

Une langue miellée et un cœur de prune 

(les fruits de printemps) 

Le bruit d’une clémentine

(Clémentine)

 

Récemment, j’ai beaucoup écouté Lucio Dalla. La main posée sur la poitrine, la tête inclinée vers le ciel, il avoue à son amante que la pluie, comme les pleurs, lui rappelle son visage. Il n’est pas gêné. Je pense à ce que cela veut dire, chanter, parler avec la poitrine ouverte. 

 

Parce que ces derniers temps, je serre ma poitrine. 

 

Dans le métro, un vieil homme fait tomber un sac de clémentines. Elles tombent avec un bruit sourd et se dispersent — doucement, inévitablement, jusqu’à mes pieds. Je l’aide à les ramasser, une à une. Et je ne dis rien. 

 

Dalla chante encore, et je me dis que les Italiens sont romantiques, dramatiques. Ils parlent comme si la langue jaillissait de leur poitrine, comme si le monde lui-même jaillissait de leur poitrine. Dante a inventé le mot ingigliare pour décrire Béatrice, et la manière dont elle s’ouvre comme un lys. 

Je me demande ce que cela ferait de laisser les mots jaillir de ma poitrine. De laisser le monde jaillir de ma poitrine. De laisser quelque chose d’aussi vaste que le lys, ou la pluie, ou l’amour, éclore dans l’espace entre mes côtes.

L’anglais est trop maladroit. Une mosaïque bancale faite de tous ceux qui l’ont traversé. Je sens les aspérités sur ma langue quand je parle. Il y a des espaces entre mes dents. Je ne dis rien pour que l’homme aux clémentines ne le remarque pas.

Les Français parlent comme s’ils connaissaient la forme de chaque mot avant même qu’il ne sorte. Ils avancent avec calme, avec aisance. Le français passe par une bouche sans interstices, par des canines acérées qui maintiennent la phrase en place. Il est précis. Impitoyable envers l’excès. Quand je parle, la cadence lourde de ma langue mosaïque s’échappe à travers les espaces de mes dents.

En France, je suis ancrée par le poids de ma langue anglaise. Je tourne autour d’elle en essayant de m’en détacher. Les canines françaises me percent les poumons, les Italiens rient de moi avec la poitrine ouverte, et moi je suis encore dans le métro à essayer de comprendre le bruit des clémentines quand elles tombent du sac.

Et il semble que tout ce que j’écris se rassemble en spirale, tournant autour du même point encore et encore. Mon écriture se recourbe vers l’intérieur comme une file de fourmis ivres du sucre d’un fruit éclaté sur le béton. J’essaie de saisir la douleur sourde des clémentines écrasées. J’essaie de nommer la douleur sourde dans ma poitrine. Mais mes dents ne sont pas assez tranchantes pour déchirer la spirale.

Merci, mademoiselle.

De rien.

Les mots sont simples. Je les prends dans ma bouche avec précaution et j’en sens les contours du bout de la langue. Ils s’adoucissent, ils se dissolvent. Et j’enduis ma langue du miel de cette nasalité française, et je regarde cela s’écouler à travers les espaces de mes dents en une spirale sur le sol.

Dehors, les oiseaux se déploient dans le ciel comme l’ouverture d’un lys. Et je n’ai pas les mots pour cela, mais je le sens dans ma poitrine.

La tapisserie 

(Pêche)

La Seine, ce soir, est calme et pleine de couleurs, comme une tapisserie qui tremble au moment où elle se tisse, vibrant d’orange, de rose et de vert. Le soleil reste à sa surface — brillant doucement, brûlant doucement, mourant doucement. L’eau ressemble à du beurre laissé à ramollir dans la cuisine. Le monde tourne lentement comme un kaléidoscope.

Elles sont assises côte à côte au bord du fleuve, les jambes pendantes. L’une porte des chaussettes vertes, l’autre des roses. Le vent frappe fraîchement leurs chevilles, mais l’eau est si épaisse qu’on aurait dit qu’on pouvait la tenir, et au-dessus d’elles, le ciel garde sa douceur comme un murmure.

Quand elles se lèvent, elles se retrouvent dans une rue étroite sans vraiment le décider, encore attachées par la cheville à la rivière kaléidoscopique qui brûle doucement au loin. Chaussettes Vertes s’arrête. Ses pieds commencent à s’alourdir. Elle lève la main et montre :

Rue du Chat-qui-Pêche

« Comme c’est beau ! »

Puis elle la répète, plus lentement. Elle laisse les mots fondre sur sa langue, jusqu’à ce qu’ils deviennent doux comme du beurre et que sa bouche en soit pleine, presque débordante. Les mots picotent comme de la musique, comme une tapisserie en train de se faire.

Pêche. Le mot glisse, humide et brillant. Pêche ? Péché ? Non, ce n’est pas ça. Ou peut-être que si. Parfois, le français brille trop — un mot change de sens selon l’angle, il pèse dans son regard et elle ne sait pas quoi en faire.

Une rue du chat qui pêche.

Qui est ce chat qui pèche ? Elle imagine une forme noire glissant sur les pavés, se dissolvant dans l’orange, le rose et le vert. Un chat qui n’ouvre jamais la bouche, mais qui n’a pas peur de ses propres dents.

« Pêche ? » dit Chaussettes Roses en fronçant les sourcils. « Comme le fruit ? Un chat qui est une pêche ? »

Chaussettes Vertes imagine un chat noir avec de la chair de pêche collée à son pelage, léchant le jus qui coule le long de ses lèvres — une douceur devenue imprudente.

Qu’est-ce qu’une pêche ? L’été dernier, elle en avait mangé une trop vite ; debout au-dessus de l’évier, laissant le jus tomber avec un bruit sourd sur le chrome terne, puis s’est lavé les mains avant qu’elles ne deviennent trop collantes. En ce moment-ci, elle se demandait, brièvement, ce que ce serait de laisser couler. De laisser le jus descendre le long de ses poignets jusqu’à ses coudes, de laisser le collant s’étaler entre ses doigts.

Elles restent là, à regarder le panneau. Derrière elles, la Seine continue de scintiller. Sous certains angles, leurs yeux brûlent d’orange.

Et si elle ne savait jamais ce que cela voulait dire ? Si elle laissait le sens en suspens, intact, intouché ?

Elle imagine rester à l’intérieur de ce mystère. Il l’enveloppe, chaud et lent, comme du beurre, comme du jus de pêche. Depuis ses yeux, des vies se déploient comme un fleuve, tremblant d’orange, de vert et de rose. Dans l’une d’elles, elle se voit assise sur une vieille chaise en paille, devant ce panneau. Elle se voit ramper dans les lettres, s’emmêler dans la queue du chat, sa fourrure collée de chair de pêche.

Elle ne sait pas, mais cela ne la dérange pas.

La Seine reste épaisse. Le soleil brûle doucement jusqu’au silence. Et, lentement, elle sent en elle quelque chose grandir : la joie étrange et douloureuse de ne pas comprendre. La joie douloureuse d’être en vie.

Comme ci !

(Prune)

 

Ces derniers jours ont été chauds. Le printemps avance vite – les arbres soupirent et reviennent à la vie avec la rapidité tranchante d’un murmure. Mon sang est chaud. Je le sens pulser dans mon corps, monter jusqu’à la surface de ma peau. 

 

Le printemps va vite et je marche en ville avec ma caméra, en essayant de tout capturer. L’image s’oxyde et devient quelque chose de plus laid. Je serre les dents. L’autre après-midi, la brise s’enroule doucement autour de mes rideaux, et les cheminées, les unes après les autres, ressemblent à une mer de points d’exclamation, qui crient ; aime-moi ! aime-moi, je t’en prie ! Et à ce moment-là, j’avais envie de pleurer. Parce que je ne peux jamais garder les rideaux et les cheminées et tout le souffle derrière eux dans la paume de ma main pour toujours. 

 

Je ressens trop, je serre ma poitrine, et prête au deuil, je ferme la fenêtre et je m’endors. La nuit, mes rêves sont lents et visqueux. Je me réveille au milieu de la nuit, paralysée dans une gangue de miel – ralentie. Le matin, je fonds sur le balcon, mon cœur épais comme une prune pourrie. Je demande au soleil de me dissoudre en quelque chose d’assez aigu pour devenir un murmure. Avec un sifflement, il me dit que ma poitrine sucrée est trop lourde, que je me laisse trop facilement enivrer par la douceur salée de mon propre chagrin. 

 

C’est là que je me tourne vers l’écriture. L’écriture, l’activité solitaire qui veut rendre un langage lourd encore plus lourd, qui veut courber un w jusqu’au poids de ta tête sur mes genoux, qui veut transformer un point d’exclamation en la peine de ton odeur qui reste sur mon oreiller. Alors que, discrètement, sans être remarquée, je pourrais tout tenir un instant dans la paume de ma main. Écriture, écriture seule – laisser une traînée de fourmis sortir avec excitation de la pourriture veloutée entre mes côtes, former une spirale sur la page, et tourner sans cesse, avec dévotion, autour de ton nom encore et encore et encore. 

 

Mais ton nom est seulement un nom. Ce n’est pas la trace d’un w. Il déborde de la page. J’appuie plus fort, mais le mot s’amincit. Ce n’est pas assez. 

 

Ce doit être suffisant de vivre ta poésie ; 

parfois, l’extase ne peut pas se mettre en mots. 

Mais, au fond de la librairie, Rumi crie 

comme ci, comme ci 

et moi, avide et excessive, 

je veux épaissir l’air

et ajouter un point d’exclamation – 

comme ci !

Écriture créative – Textes de Margaret BAGLEY

Regardant dans le miroir

En nous livrant à l’introspection, nous en dévoilons plus que nous ne le souhaiterions.

La femme me regardait fixement depuis son divan rouge. Je la regardais avec la même intensité, inclinant la tête en arrière pour croiser son regard. À ses pieds, un chien. Dans ses mains, un éventail blanc en plumes. Sur mes épaules, une veste en cuir. Nous sommes toutes les deux des femmes, mais séparées par une mer de temps.

Derrière moi, un autre visiteur a fait tomber sa brochure, et le moment a été brisé par le battement du papier.

C’était la première fois que j’entrais dans un musée depuis un mois. 

Il y avait la solitude de l’hiver, et je pouvais me souvenir de la raison pour laquelle j’étais partie là pour arriver ici. Pour regarder les œuvres sur les murs et pour penser, je vous connais.

Devant les Dorés, deux garçons se pourchassaient. Les tableaux étaient énormes, pleins de détails. Je me tenais debout sur une scène des anges, d’aussi près que possible. Je pouvais voir les coups de pinceau individuels. Un vrai humain les a faits. 

Je suis retournée au portrait de la femme depuis le divan. Et je suis restée un peu plus longtemps avec elle.

 

En essayant de nous cacher derrière le voile de la fiction, une part de vérité finit quand même par transparaître. 

J’étais jeune quand j’ai vu la pièce pour la première fois, et je ne m’en souviens pas vraiment. 

C’était au cours du dernier mois de ma deuxième année de lycée que j’y suis retournée, cette fois-ci dans un livre relié en jaune. Le dos était rigide. J’ai dû le plier plusieurs fois avant qu’il s’ouvre à plat, docilement entre mes mains. Mes camarades et moi avons lu à tour de rôle les lignes à haute voix dans la salle de classe étouffante située derrière le théâtre. Les fenêtres étaient entrouvertes, dans l’espoir que la brise de mai entrerait. Parfois, nous sortions, nous nous allongions dans l’herbe, chacun de notre côté, pour échapper à l’air immobile. J’avais l’impression que mes os avaient oublié comment se positionner devant les autres. 

Le poème qui deviendra mon préféré cite cette pièce. Je le souligne.

Quatre ans plus tard, on me remit un autre exemplaire du même livre, aussi rigide et réticent que le premier. Mais les mots sont les mêmes, curieux et magnifiques, tout comme le jour où ils ont été écrits. Je connais trop bien cette pièce. Je la connais par les sentiments et les images, et non par les mots.

C’est une histoire qui parle de découverte. C’est une histoire qui parle de magie. De famille. Mais avant tout, c’est une histoire qui parle de liberté. C’est une histoire d’amour. C’est la fin d’une histoire d’horreur. C’est une tragédie, à la fois provoquée et résolue, quelque chose de perdu et de gagné.

J’ai joué de nombreux rôles de cette histoire, enfilant et retirant des costumes au fil des années. J’ai toujours rêvé de la liberté. Je la trouve au cœur de la tempête.

 

Un jour, un ami m’a appelée pour me demander comment j’écrivais. « Je n’écris pas comme toi », me dit-il. « Je n’aime pas ça autant que toi. » 

En anglais, je n’ai jamais besoin d’un dictionnaire. Les mots fondent sur ma langue et se renversent sur la page vide. Les mots et leurs synonymes, leurs connotations, font partie de ma mémoire musculaire, et je sais comment les manier.

Mes écrits en français sont plus directs, un coup droit au cœur. Les mots se tordent, ni étrangers ni familiers. Je me demande: Est-ce que j’ai toujours ma propre voix ? Oui, je crois que je peux entendre mon propre sourire se cacher derrière ces mots.

 

Les mots ne peuvent qu’être cajolés, tissés ensemble ou recueillis comme de l’eau de pluie, et non martelés dans une forge. 

Il y a un miroir dans l’abside de l’église. 

«L’adoration de la fausse idole.» J’indique la petite forme jaune. 

Tout autour de moi, les personnages dans le vitrail parlent, mais je ne les comprends pas. Je n’ai pas été élevée avec leur langage, leur code silencieux. 

«L’arche de Noé.» Mon amie est également perdue.

Les personnages se moquent de nous, deux non-croyantes dans leur maison de Dieu. Je ne peux pas formuler une seule phrase pour exprimer pourquoi je suis en train de pleurer par tous ces kilomètres de verre qui n’ont jamais été faits pour moi. 

«Regarde, c’est Adam et Ève, regarde là, le serpent.»

Nous partons. La pluie n’avait pas cessé pendant notre visite. Nous buvons du chocolat chaud et regardons les jeux olympiques. Dans mon esprit, j’imagine que le café se cristallise, se fragmente en éclats de verre coloré. Peut-être suis-je la seule à avoir des scènes comme ça dans mes fenêtres, simples et profanes. 

 

Quand je commence à écrire, je ne sais jamais exactement comment je vais finir. 

La ligne 1 n’était pas bondée, seules quelques personnes, comme moi, étaient assises sur les sièges rayés du métro, les mains croisées sur leurs sacs, mais l’esprit vagabondant librement ailleurs. Je suis sortie à Cité, clignant des yeux vers le ciel gris-violet en montant les escaliers. Là, j’ai flâné en tournant en rond, observant la façade monumentale de Notre-Dame. Je me suis arrêtée, en bas, près de la Seine, et j’observais les ondulations de l’eau. De l’autre côté de l’île, la lune brillait, ronde et éclatante dans le ciel lavande. 

Je ne savais pas pourquoi je suis partie, quelle force m’a poussée à quitter mon cocon confortable pour le labyrinthe froid qui l’entourait. Je ne savais pas non plus ce qui attirait mon attention au centre, lorsque je levais souvent les yeux vers l’extérieur, comme si je cherchais quelque chose de plus.

 

Et à chaque fois, j’aborde le sujet sous un angle un peu différent, comme à travers l’objectif d’un appareil photo qui vient d’être nettoyé.

Mon dernier été en tant qu’adolescente ressemblait à une adolescente : acide et électrique, avec des blagues acérées et un rire négligent. Malgré les piles électriques qui couraient sous ma peau, le vent venant de l’océan Atlantique traversait mon pull et s’installait derrière mon sternum. Le ciel était gris. Le climat était tempéré. La terre, verte. Le vent embrassait mes cheveux avec gentillesse. L’air était pur, aucune trace de la fumée californienne. Mais je sentais que je la portais avec moi, partout où j’allais. 

À la fin de l’été, tout s’était mélangé dans un désordre entrelacé. Et c’était chaud, chaud et désordonné comme de l’or fondu.

Lorsque l’automne arriva, la chaleur me manquait. Tout avait gelé. Le vert citron de l’été avait pourri. Le froid derrière mon sternum s’était propagé. C’est ce qui arrive à l’acide : il corrode. C’est ce qui arrive aux étés de feu : ils se consument, ne laissant que de la fumée.

 

Écriture créative – Textes de Emily HAMMOND

Traverser la vie, aussi étrange soit-elle

 

Depuis mon déménagement, j’ai beaucoup appris sur moi-même et sur ce que je croyais normal, mais qui ne l’est pas. J’ai notamment réalisé que tout le monde ne me trouve pas hilarante (cela a été un choc pour moi). J’ai appris beaucoup de choses ici à Paris, comme par exemple qu’il ne faut jamais demander à un Français s’il pense que je suis bête, car la réponse est toujours oui. Nombre d’écrivains ont écrit sur le sentiment d’être étranger dans un nouveau lieu, et je m’en suis inspirée en arpentant Paris, portant un regard surréaliste sur ma nouvelle vie. J’ai toujours été une étrangère, sans jamais vraiment trouver ma place, mais toujours tolérée. Désormais, j’avais l’opportunité d’écrire sur le fait d’être une étrangère socialement acceptable, celle que l’on comprend. J’étais dans un monde nouveau, comme tant d’autres avant moi, et voici un recueil de mes écrits qui reflètent ce que j’ai ressenti. (Petite précision : quelques Français ont lu ceci et m’ont dit qu’ils me trouvaient drôle et pas bête.)

 

Une promenade à travers ma vie

Ils disent que la vie n’est pas faite des grands événements que l’on vit, mais des moments entre les deux. Quand je vis à Paris, je trouve que la vie se trouve dans les moments où je marche vers le métro ou quand j’en sors. Je vis près de trois stations.

Corvisart est près de la maison de mon hôte. Le matin, il y a un marché en plein air avec des auvents rouges et des hommes bronzés qui vendent de grands chariots de fruits. Il y a deux passages piétons et on entend souvent des sirènes. Il y a beaucoup de voitures et des toilettes publiques très grandes qui ressemblent à un vaisseau spatial. Il y a aussi un grand conteneur de compost, alors les pigeons courent (ou volent) partout. Je dois monter une colline très raide ou, si j’ai de la chance, la descendre. Un jour, un homme m’a tapé sur l’épaule et m’a accompagnée jusqu’en haut de la colline, jusqu’à chez moi, avant d’avouer qu’il me prenait pour quelqu’un d’autre et qu’il était trop gêné pour le dire. Je lui ai dit que c’était plus gênant de continuer à me parler alors que je ne savais clairement pas qui il était. Il m’a demandé mon numéro. J’ai toujours peur de le revoir dans cette rue, mais cela n’arrive jamais.

Raspail est la station que je prends pour aller à Reid Hall. Il y a deux sorties : une qui me fait sortir du bon côté de la rue, et l’autre qui m’oblige à traverser deux rues. Pendant le premier mois à Paris, je ne me souvenais jamais de prendre la bonne sortie. Même maintenant, j’ai toujours peur d’oublier et d’être obligée d’attendre au feu rouge, comme un papillon attiré par la lumière. J’aime passer devant l’école hôtelière et voir les personnes à l’intérieur avec leurs grandes toques de chef. Il y a un corbeau qui vit devant la station de métro. Nous ne sommes pas encore amis, mais bientôt, peut-être.

Picpus est presque à la fin de la ligne et me dépose près de la Sorbonne Nouvelle. Cela doit être un quartier plein d’écoles parce que, quand je sors de la station à 16h le lundi, je vois des enfants partout, dans des poussettes ou sur des trottinettes. Des mères fatiguées ou des nounous les suivent sans beaucoup d’énergie, et je me fais toujours bousculer par au moins un petit monstre. Ce n’est qu’à un pâté de maisons de l’entrée de l’université, mais cela semble très long. Il y a une barrière au milieu du trottoir qui rend le passage difficile quand il y a du monde, et il y a toujours du monde. Enfin, je sors de cette rue et je vois tous les jeunes adultes qui fument devant le bâtiment. Je montre ma carte au gardien, j’ouvre mon sac, et je peux entrer. Souvent, je voudrais être encore dans le métro, écouter de la musique et ignorer le monde.

 

Clignement

Si je fais une blague, les Français pensent que je n’ai pas compris. Si je suis sarcastique, ils pensent que je suis sérieuse. Si je ne ris pas, ils ne pensent pas que je ne les trouve pas drôles, mais que je suis stupide. Je suis entourée de personnes qui ne sourient pas et d’inconnus qui ne parlent pas de la météo. Tout ce que je veux, c’est entendre le petit son du rire, et tout ce que j’obtiens, ce sont des regards étranges et des clignements des yeux. 

Je ris tout le temps : quand quelque chose est drôle, quand je ne comprends pas ce qui se passe, ou quand je ne sais pas quoi faire d’autre. Je ris quand les Français utilisent des mots anglais comme du slang, et quand les propriétaires de chiens grondent leur chien qui essaie de lécher une baguette qui sort d’un sac. Ils me regardent comme si j’étais folle. Clignement. 

Quand mon hôte m’a dit qu’on pouvait allumer toutes les lumières (ce qu’on ne fait pas d’habitude pour économiser l’énergie), j’ai dit que ça ressemblait à la Galerie des Glaces à Versailles. Clignement. Elle m’a dit que nous ne sommes pas à Versailles. Nous sommes dans l’appartement. Ah bon ? Je ne savais pas. Aussi, dans la douche de mon appartement, il y a un objet avec des pinces pour faire sécher des choses. J’ai mis toutes mes chaussettes là et j’ai dit : « Regardez, un lustre de chaussettes ! » Clignement. « Emily, un lustre, c’est avec des lumières. Là, ce sont des chaussettes. » Est-ce que ces gens pensent que c’est ma première fois sur Terre ? 

J’ai fait une blague sur le fait que le mot « barbe » est féminin en français. Clignement. Ils m’ont regardée et ont secoué leur tête (sans barbe). J’ai dit que c’était drôle que deux femmes s’appellent Marie-Claude. Clignement. Ils m’ont expliqué ce que sont les prénoms. Très utile, parce que clairement, je ne sais pas ce que sont les prénoms. Clignement.

Quand l’ascenseur s’ouvre et que je remarque qu’il est très grand, je me tourne vers la personne à côté de moi et je dis : « Est-ce qu’on va tous rentrer ? » Clignement. « Oui », elle dit, « c’est un grand ascenseur. » Évidemment. 

Quand je vois un chien très mignon, je fais comme tout le monde et je dis « je peux ? » en tendant la main vers l’animal. Mais ce que les propriétaires n’attendent pas, c’est que je dis ensuite : « C’est drôle, parce que j’ai dit “je peux ?” et vous avez dit “oui,” et si je demandais de voler le chien ? » Clignement. « Et vous avez dit “oui” ! » Clignement. « Je ne le ferais pas, mais ce serait drôle. » Clignement. « Parce que vous avez dit oui. » Clignement. « Je vais partir maintenant. Sans votre chien. » 

J’ai dit à quelqu’un que je faisais une peinture “Dégas” (comme “dégâts”) au lieu d’une peinture inspirée par Degas. Ils m’ont dit qu’ils n’aiment pas l’art moderne. J’ai dit que je pensais qu’ils comprendraient ce que je voulais dire. Ils n’ont pas compris. Clignement. 

Même si personne ne veut rire, la vérité, c’est que certaines choses sont toujours drôles, peu importe ce que les autres disent. Entendre des Français dire « super cool » et voir un chien essayer de voler une baguette sera toujours drôle. Un mot mal prononcé sera toujours un peu ridicule. Si tu trouves quelque chose de drôle, c’est ça qui compte. 

 

Miroirs

Quand tu arrives à Paris, tout le monde te demande si tu as visité la Galerie des Glaces à Versailles. Quand tu commences à lire La Passe-miroir de Christelle Dabos, tu te demandes ce que tu ferais si tu pouvais passer à travers les miroirs.

Tout le monde dit que partir étudier à l’étranger, c’est comme regarder dans un nouveau miroir. Tu commences à te voir de loin, comme quelqu’un d’un autre endroit te verrait. Tu vois ton ancien monde différemment, un peu flou à cause de tes nouvelles expériences. Tu es obligé(e) de te regarder et de faire des choix. Est-ce que tu vas accepter ce nouveau monde ou est-ce que tu vas avoir peur ?

Ophélie a fait les deux quand elle est partie pour épouser Thorn. En lisant les livres, je marchais dans Paris, parfois j’évitais des conversations difficiles et parfois je plongeais directement dedans. Elle était dans un monde nouveau et étrange, et moi aussi. Elle pouvait donner vie aux objets, moi je voyais comment la vie des objets changeait selon les endroits. Ma façon d’utiliser la spatule a surpris mon hôte, qui m’a dit que je m’y prenais mal. Pourtant, ma méthode fonctionnait. Et c’était le même type de spatule.

Mon hôte est assez petite, donc tous les miroirs de l’appartement sont trop bas pour moi. Je me baisse, et mes cheveux tombent sur mon visage. Les cheveux d’Ophélie étaient comme un rideau derrière lequel elle pouvait se cacher. Les miens ne sont pas comme ça, mais les écouteurs que j’utilisais pour écouter le livre audio étaient un peu comme un bouclier. C’était moi et mon livre français traduit en anglais contre le monde.

Quelqu’un m’a demandé si je remarquais moins de choses en marchant parce que j’imaginais l’histoire. Par esprit de contradiction, j’ai remarqué encore plus. J’ai regardé chaque publicité et chaque chien perdu. Et puis, j’ai vu quelque chose dans le métro. Une grande affiche avec une fille et un miroir. Waouh, j’ai pensé. Ça ressemble exactement à ce que j’imaginais quand Ophélie passe à travers les miroirs. Ensuite, j’ai lu le titre. C’était la version en bande dessinée du livre que j’écoutais.

Mon cours de français préféré à Wesleyan était un cours de bande dessinée que j’ai pris le semestre avant de partir à Paris. Alors, avec la confiance de quelqu’un qui a enfin le temps de lire, je suis entrée dans la librairie à côté de Reid Hall et j’ai demandé s’ils avaient le livre. Oui, a dit la femme en me donnant les quatre tomes ensemble, emballés dans du plastique. Vous savez qu’ils ont aussi sorti une version en bande dessinée ?

J’ai souri et j’ai hoché la tête, en essayant de décider si j’allais être courageuse ou non. Puis j’ai cherché au fond de moi et j’ai imaginé une écharpe magique autour de mon cou, comme Ophélie, et j’ai dit : j’ai déjà lu ces livres et je cherche la bande dessinée. La femme m’a regardée. J’ai paniqué. J’ai rapproché mon écharpe invisible. La femme a souri et a dit : « bien sûr ! Je suis tellement contente de présenter ces livres que j’oublie que les vrais fans ont déjà vu les affiches partout dans le métro. »

Mon écharpe invisible s’est détendue. Un peu fatiguée comme Ophélie, j’ai tenu le grand livre avec deux mains et je suis retournée à Reid Hall, mes cheveux devant les yeux. En regardant la vitre d’un magasin comme un miroir, j’ai souhaité pouvoir me téléporter, ou au moins avoir une façon de lisser mes cheveux.

Écriture créative – Textes de Maeve McGRATH

Le Miel des vivants

Un balcon qui déborde, il y en a plusieurs à Paris. Une mer de chaises, un fleuve de plantes, une bicyclette. Quand je passe par les cafés, toutes les tasses sont tachées sur le côté gauche, toujours avec du lait mousseux, impossible de le trouver avec ta langue. Derrière la vitrine d’un magasin abandonné, il y a des pommes souples et rondes dans l’huile ; quelques roses, avec tous leurs pétales, reposant sur une table vêtue d’une nappe blanche ; un cavalier sur son cheval me regarde, la plus grande partie de son visage est masquée par les diamants en métal qui le protègent durant la nuit. 

 

Devant une porte bleue, un vieil homme attend. Il sonne. Il sonne encore, attendant un signe que quelqu’un sache qu’il est là. Il tient ses mains derrière son dos en remarquant qu’un côté de la porte est plus sombre que l’autre. Le vieil homme est là pour faire la sérénade à une femme qu’il ne connait pas très bien, mais depuis longtemps. Peut-être l’observe-t-elle déjà par la fenêtre. C’est peut-être pour cela qu’il se sent comme une proie. 

À l’entrée, il trouve une petite maison en bois, pour un oiseau, mais que les résidents de l’appartement ont modifiée pour être une bibliothèque à partager. Elle est pleine de livres. L’ombre de l’autre femme. Sexe, diamants et plus si affinités. Techniques en français. Le gardien lui dit qu’il pense qu’elle attire trop de passage piétonnier. 

Le vieil homme prend l’ascenseur au troisième étage. En entrant, il crie : « J’étais encore avec les labradors. Je te promets que lorsque je suis parti, je n’avais pas de bave sur mon manteau ». Marie est allongée sur un canapé orange, baignée de soleil comme une tortue. « C’est parce que tu viens toujours à midi. Les labradors aiment aller au parc à midi. Tu devrais venir me voir plus tard. » 

C’était toujours « devrais » avec Marie. Le vieil homme regarde le jardin au-dessous de l’appartement, jonché de pots cassés. Il s’assoit sur une chaise tachetée de lumière. « Non, ne t’assois pas là. Ça c’est mon soleil. Le mien ». Sa voix était sèche comme la peau d’une clémentine laissée au soleil. Le vieil homme se tient au milieu du salon. Une peinture, montée au-dessus de Marie, le regarde avec deux visages. 

« Tu l’as achetée où ? »

« Quoi ? » répond-elle avec des yeux fermés. 

« Le tableau, là. »

« Un ami me l’a donné. C’est un Picasso je crois. »

« Non ! Tu plaisantes. »

« C’est l’été dernier. Je suis à la faculté. Quelqu’un joue du piano à l’étage en dessous de moi, dans une grande salle en bois, et la sonorité sucrée remplit l’espace autour et en moi. Il est impossible de voir la personne qui joue, mais si je me lève, et que je passe par la fenêtre qui donne sur la salle, peut-être qu’il, ou elle, est là, mais j’ai peur que le son soit seulement dans ma tête. Je regarde la fille qui s’assoit à côté de moi, ses yeux fixés sur l’écran d’un ordinateur. Il fait froid dans la salle, il y a un ventilateur qui tourne lentement, avec des ailes larges et grosses qui coupent l’air comme si c’était assez épais pour le manger. Je regarde les feuilles de mon papier qui tremblent dans mon cahier ; j’espère que c’est un signe qu’il y a quelque chose qui perturbe l’ambiance ici, qui envahit les murs et éveille ce vieil immeuble, assez pour me dire que je ne suis pas folle. J’espère que les pages n’ont pas peur de moi; hier, j’ai essayé d’écrire une lettre, plusieurs fois –  il y avait quatre versions – et à chaque tentative j’ai appuyé le stylo un peu plus fort sur le papier. L’écriture n’avait pas l’air d’être à moi. Même quand j’essayais d’être sincère, la lettre W était trop ronde, et tout était incliné. Quand j’écrivais, je pensais sans cesse au Baiser (1931) de Picasso. Je l’ai vu pour la première fois récemment. C’est faux que l’amour soit comme ça, n’est-ce pas? Si laid? L’intimité doit être plus jolie, plus pure et innocente, moins comme des lignes droites et nettes de cette œuvre. Je suis embarrassée pour moi-même et les autres autour de moi, qui se promènent dans le musée, tenant la main de leur compagnon pendant qu’ils interrogent la simplicité de leur lien. Un homme m’approche très vite, son visage en colère, mais apparemment il voulait simplement voir le tableau derrière moi. Sa curiosité m’était étrangère. Trop d’ego. J’ai vécu une situation presque la même au Musée d’Orsay la semaine dernière, où un homme m’avait « suivie » dans les couloirs. Après ma visite du Baiser, j’ai acheté une carte postale : une image de Picasso, regardant l’appareil photo avec intensité, ses mains pressées contre une vitre, un petit sourire aux lèvres.  

Artiste inconnu

Deux paires de genoux face à face (1983?)

Huile sur toile

La perspective est faussée, donnant l’impression que le couple est beaucoup plus grand par rapport aux bâtiments derrière eux qu’il ne l’est en réalité. Leurs visages, flous, ne se précisent pas lorsqu’on les regarde de plus près. Au contraire, toutes les ombres et toutes les lumières qu’ils pouvaient avoir de loin disparaissent. Leurs genoux sont tournés l’un vers l’autre. Elle porte un jean noir. 

Prêté par l’appartement de tante Catherine à Brooklyn, New York

Marie a senti le bourdonnement avant de l’entendre. Tout a commencé par une vibration, au creux de son dos. Cela faisait trois heures que le vieil homme était parti. Dans la cuisine, elle mangeait des cerises tirées d’un sac en plastique : une par une, puis toutes d’un coup, avant d’enlever la queue et de la rejeter dans le sac. Le rythme subtil l’avait presque fait s’étouffer avec un noyau. Il avait glissé tout au fond de sa gorge, jusqu’aux amygdales. Dans un moment de panique, elle retira ses pieds de la table ; tout ce qu’elle voyait était la peinture bleue sur ses ongles. Le noyau de cerise remonta rapidement à ses lèvres, mais le bourdonnement persistait.  

Marie resta encore une minute, la tête entre les genoux : du carrelage vert, de la poussière, un morceau de coquille d’œuf. C’était peut-être le bruit des travaux en cours dans l’immeuble ? Ça dure depuis des années maintenant. Parfois, quand elle entre dans le salon, elle aperçoit un homme debout sous son porche, en train de parler à un autre homme qu’on ne voit pas, ou peut-être à personne du tout. Elle trouve qu’il serait impoli de partir, alors elle reste assise et continue à manger son toast en pyjama jusqu’à ce qu’ils s’en aillent, ou jusqu’à ce que suffisamment de temps se soit passé pour que ce ne soit pas évident qu’elle s’est enfuie à cause de leur présence.

Le bourdonnement a monté en puissance, puis il a trouvé un équilibre. Elle regarda par la fenêtre. C’était dimanche. Marie ne paniqua pas. Elle se disait que c’était sans doute la machine à laver, ou le lave-vaisselle. Elle décida de sortir sur son balcon pour faire ses étirements quotidiens. Son voisin, un jeune homme célibataire, travaillait devant son ordinateur. Son corps était caché par une pile de livres. Il voit la jeune fille en train de le regarder et lui rend son regard. 

 

Quand je suis dans le couloir la nuit 

Je l’écoute murmurer des mots d’amour au téléphone. 

 

J’attends une minute

C’est l’anglais qu’ils parlent

les sons sont coupés d’une manière différente, 

étirés 

Ou

allongés

comme vieux caoutchouc 

 

Elle parle avec lui dans son bureau pendant l’après-midi. 

Elle parle en arabe,

il continue de parler en anglais — sans savoir que je suis ici avec eux.

            My beautiful woman, il dit.

 

Le bourdonnement continue. Il était actif, comme s’il était en train de fabriquer quelque chose. Marie a essayé de l’oublier. Elle a essayé de fredonner pour le couvrir, de mettre de la musique pour se distraire, dansant jusqu’à ce qu’elle se prenne une écharde dans le pied. Elle prenait une douche froide – ses cheveux pleuraient de grosses larmes dans son dos. Il était vingt-et-une heures. 

Dans ses meilleures années, Maria était peintre. Pendant la période de bourdonnement, elle était en train de réaliser son dernier projet. 

 

L’idée de deux silhouettes beiges attendait patiemment sur la toile pour être transformée. Elle s’assit sur une chaise, et le bourdonnement l’accompagna. Sa toile est posée près de la fenêtre, d’où elle peut facilement observer ses modèles : les nouveaux parents qui habitent de l’autre côté de la cour. Tous les trois étaient debout au milieu de la nuit avec le bébé, chacun baigné d’une douce lueur nocturne. À gauche de la toile il y a une petite bibliothèque que Marie avait fabriquée avec son grand-père. Son regard s’arrête sur le dos d’un livre : Lettres à un jeune poète, de Rainer Maria Rilke. Il lui rappelle son passage préféré. Nous sommes les abeilles de l’invisible. Nous butinons éperdument le miel du visible, pour l’accumuler dans la grande ruche d’or de l’invisible.

Le bourdonnement … Ça devait être ça, pensa-t-elle. Enfin, l’appel qui la mène vers le véritable art. Enfin un signe de son grand-père, qui lui offre la beauté qui avait suivi son décès. Elle appelle son amie pour lui annoncer la nouvelle. Son amie lui conseille d’aller à l’hôpital, lui disant qu’elle souffre probablement d’acouphènes. Le bourdonnement persiste, et Marie est folle de joie. Elle ne va pas à l’hôpital, elle prend le train pour la Normandie, s’assoit dans un immense champ couvert de fleurs et se laisse contempler par le regard de Dieu.

 

Écriture créative – Textes de Juno WRIGHT

L’avant 

Sans mots 

Quand j’étais une enfant, je suis allée dans un collectif artistique situé dans la campagne de New York. Là-bas, j’ai créé un moulage de ma main en cire. 

J’ai plongé ma main dans un chaudron de cire. Elle était chaude, confortable. Une sensation merveilleuse. À chaque fois que je la plongeais, je la relevais en l’air, laissais la cire refroidir et durcir, puis la replonger encore. Au bout d’un moment, les couches sont devenues plus épaisses, comme un très grand gant, et j’ai pu retirer ma main et y verser un mélange de plâtre. 

Je pense que les mots sont similaires. Ils ont besoin de s’accumuler dans les souvenirs et les expériences pour gagner un sens réel. 

C’est difficile d’écrire avec des mots sans souvenirs attachés, sans émotion. 

★ 

Quand j’utilise un mot en anglais, chaque souvenir d’écouter, de parler, de ressentir ce mot-là avec moi. Même si je ne m’en rends pas compte. La plupart du temps, je ne peux pas me souvenir ou trouver comment j’en suis venue à connaître et à ressentir ce mot. Ces mots maternels sont inextricablement liés à moi. 

Les mots que je connais en français sont affamés de leurs propres souvenirs, et donc, souvent, ils sont également affamés de sentiments. 

★ 

Les mots sans les souvenirs sont engourdis. 

Et moi je me sens aveugle en les utilisant. 

La (dés)orientation 

Allégorie de l’hiver (et de l’amour) 

Je monte les escaliers du Sully Wing. Chaque étage devient un peu plus silencieux. Ça me plaît. Au dernier étage, je trouve mes amies qui sont arrivées une heure et demie avant moi. Je me sens seule. Elles descendent les escaliers. Je reste avec les tableaux. Je perds mon sens de l’orientation. Je regarde le tableau que je décide de peindre dans mon cours de peinture et j’oublie son nom.

Le contact 

Château d’Eau 

Montant les escaliers de la gare à Château d’Eau, la pluie me réintroduit au monde lorsqu’elle m’éclabousse : tout d’un coup, une feuille de brume. Aujourd’hui le nom de cette station lui convient. 

La promenade 

C’était une femme méthodique. Elle planifiait des choses. Et aujourd’hui, debout dans l’ombre de la sécurité de la grande porte mécanique en métal de son bâtiment académique, elle a planifié son chemin, malgré le fait qu’elle ait emprunté cette route d’innombrables fois. Elle a eu du mal à se concentrer, car deux voix hurlantes résonnaient derrière elle. Les voix s’éloignèrent lentement, laissant place à d’autres sons, et puis elles sont devenues complètement obscures. Dans ce nouveau silence, elle percevait des bruits derrière la porte. Le moteur d’une voiture, une éclaboussure silencieuse, et oh– la pluie, définitivement la pluie : un filet constant si elle ne se trompait pas. Elle sortit un parapluie jaune de son sac, puis étendit son bras pour atteindre le bouton en plastique qui contrôlait le mouvement de la porte. 

Lorsqu’elle a finalement ouvert la porte, parapluie dans la main, elle était à moitié déçue de découvrir que, en fait, il ne pleuvait pas du tout. Au contraire, le soleil brillait, scintillant sur la chaussée glissante et reflétant sa lumière vers elle. Il avait certainement plu, bien que ce soit évident à en juger par la chaussée mouillée, mais elle aurait vraiment pu jurer avoir entendu la pluie juste avant de marcher dehors. Elle referma la fermeture velcro autour du corps jaune du parapluie et le mit dans son sac. Et pour un instant, elle se demanda : qu’est-ce qu’elle avait entendu, alors, derrière la porte là ? 

L’habituation 

La promenade encore 

Faisant ses premiers pas vers la rue cet après-midi-là, elle se sentait comme d’habitude : ordonnée, polie, concentrée, ou plutôt elle le paraissait (elle paraissait ainsi pour n’importe qui passant par là) car, apparemment sortie de nulle part, elle sentit un étrange frisson la traverser, et elle ne le laissa pas se montrer. C’était le sentiment d’être observée, d’être certaine des yeux d’un autre sur elle, mais lorsqu’elle scruta rapidement les environs, elle ne trouva personne d’autre qu’un vieil homme qui marchait de l’autre côté de la rue, dans la direction opposée. Elle le regarda tourner au coin de la rue et vit clairement lorsqu’il disparut de sa vue, mais le sentiment resta présent en elle. 

Sans mots 

Je tends les bras dans l’obscurité pour trouver les murs. Au début, il m’arrivait souvent d’entrer dans le placard plutôt que dans la salle de bain. Aujourd’hui, je parviens généralement à trouver la salle de bain grâce à une sorte de mémoire musculaire dont je ne sais pas vraiment comment elle s’est développée. 

Le flou 

La promenade encore 

Elle secoua sa tête, comme pour chasser une mouche, et réalisa que, distraite par l’homme, elle avait arrêté de bouger. Commençant à marcher encore, elle jeta un dernier coup d’œil dans la direction où l’homme s’était enfui, laissant son regard se poser là pour quelques instants tandis qu’elle avançait. Et elle

le regretta immédiatement, car elle était forcée de s’arrêter encore, se retournant et trouvant son pied droit plongé dans une flaque d’eau. Franchement, ce n’était pas trop grave, car elle avait mis des bottes de pluie ce jour-là après avoir consulté la météo : il était dit qu’il pleuvrait toute la journée. Il était censé pleuvoir. 

Mais ça la dérangeait tout de même d’avoir fait cette boulette alors qu’elle était ordinairement très attentive à où elle marchait. En fait, elle se demandait si elle avait jamais marché dans une flaque d’eau avant. Elle n’avait jamais marché dans un nid-de-poule, ni dans une crotte de chien, ni dans n’importe quoi du tout de suspect. Mais hélas, elle se souvenait d’un épisode de son enfance où elle avait marché dans une flaque d’eau pendant qu’elle se promenait avec sa mère, qui lui avait tout de suite dit d’éviter les flaques d’eau à l’avenir, car on ne sait jamais à quelle profondeur elles peuvent aller. Puis, elle se souvenait avoir imaginé une flaque d’eau infiniment profonde, sombre et froide, suspendue sous la rue comme un portail vers un autre monde, et la peur qu’elle avait ressentie, comment elle avait serré un peu plus fort la main de sa mère. 

En regardant ensuite vers la flaque d’eau, qui enveloppait sa botte de pluie droite, elle était surprise de la trouver presque noire : surprise de voir son reflet la regarder en retour dans l’obscurité. Alors qu’elle retirait son pied, elle évaluait l’apparence de la flaque, essayant de regarder au-delà de son visage ondulé et inversé qui, reflété là, l’étudiait attentivement même comme elle étudiait la flaque d’eau. Elle conclut que cette flaque semblait plus profonde qu’elle était en réalité, contrairement à la flaque d’eau imaginaire qu’elle avait imaginée quand elle était une enfant– une flaque d’eau qui semblait peu profonde mais qui était en fait très très profonde– la flaque devant elle semblait très profonde, même sans fond, sans fin, dans l’obscurité, mais était en fait assez peu profonde, comme elle venait de découvrir. 

L’obscurité du matin 

Dans le miroir, je regarde la fissure sur le mur qui se reflète devant moi. Je regarde son obscurité et je me tourne presque pour mieux la voir. Peut-être que je la traçais du bout de mes doigts. Je ne l’ai jamais touchée, mais j’imagine qu’elle est rugueuse et froide. 

Je détourne mon regard du miroir et passe mon œil à l’horloge. Encore en retard. J’ouvre le placard pour prendre ma brosse à dents, poussant le miroir et sa vue de la fissure au loin. 

La découverte 

Avec mots 

D’écrire c’est de s’habiller dans le miroir. 

sheltered stores of 

shadowy secrets, and 

colorful unknowns 

D’écrire c’est de sentir.

Une démangeaison engourdie, imperceptible, hors d’atteinte, sous ma peau, respirant. Je sens une intelligence interne séparée de la mienne. Elle respire sans que je le lui demande. 

C’est l’image qui vous fait grimacer certains soirs. 

sang, carnage 

C’est de copier la voix de la radio de vos matins d’enfance. 

C’est d’enfin être compris. 

C’est d’enfin être mal compris. 

FLORENCE 

I have been here before. 

RACHEL 

oh 

FLORENCE 

I came here as a wave. 

RACHEL 

Hm. 

C’est de voir une femme grogner dans le métro. 

C’est la bouillie entre le réveil et le rêve. 

briser le sceau vers la conscience totale 

C’est d’espérer qu’ils ne remarquent pas que tu les remarques. 

Je sors dans l’appartement plein d’hommes d’âge moyen, portant des tenues professionnelles, qui inspectent différentes parties de l’espace. 

C’est d’espérer qu’ils ne jouent pas. 

À ma gauche, j’entends « tu veux une coiffure ? Venez ! ». Je refuse, toujours avec un sourire, un sourire qui, je pense, signifie « peut-être demain », et je jette un coup d’œil à l’intérieur.

D’écrire, c’est d’être vu. 

Elle rit, me regarde dans les yeux un instant. 

C’est de rester invisible. 

Je ris encore, m’attendant à trouver des yeux sur moi lorsque je baisse la tête. Je n’en trouve aucun.

D’écrire c’est de sonner cliché. 

Récemment 

D’écrire, c’est d’aller plus loin que ce que tu aurais espéré. C’est de se perdre. 

De perdre l’élan. 

C’est de regarder en arrière ce que l’on a fait sans penser et y voir une pensée. 

affamés de sentiments 

C’est de renoncer au sweet-sounding word 

my own lips 

could make 

the sound of her 

D’écrire, c’est de se regarder nu dans le miroir 

je vois au début 

rien que moi-même 

(tes vêtements te manquent un peu). 

C’est de laisser les autres te regarder 

et deviens plein de pitié. 

alors que tu te regardes toi-même 

Je m’étouffe de cette pitié 

nu dans le miroir.

Écriture créative – Introduction aux textes du printemps 2026

“Ce semestre, l’atelier d’écriture créative a pu bénéficier d’un format de douze séances de deux heures : le travail d’écriture s’est trouvé approfondi au-delà des six séances habituelles. Les textes retenus ici par chaque étudiante forment un bref recueil ayant sa cohérence, même s’ils ont été écrits indépendamment les uns des autres. 

Ce qui frappe, à leur lecture, c’est la personnalité littéraire déjà bien affirmée de leurs autrices. Si les consignes des activités d’écriture orientent nécessairement vers certaines thématiques communes, et notamment l’expérience d’écrire en français à Paris, ces recueils diffèrent par les directions prises et les ambiances singulières. Entre la force métaphorique et poétique, la maîtrise du registre humoristique, l’attention aux atmosphères, la tonalité subtilement introspective, l’élaboration d’un dispositif moderne au service d’une écriture incarnée, on a ici autant de propositions véritablement littéraires.

Je tiens à saluer chaleureusement Caecilia, Emily, Juno, Maeve et Margaret pour ce superbe travail, et remercier Tom et toute l’équipe du VWPP d’avoir donné à l’atelier la chance de gagner en ampleur. C’est avec une grande joie que je vous en souhaite bonne lecture.”

Alexis WEINBERG, professeur d’écriture créative du VWPP

Écriture créative (F25 – 4/4)

Promenades contemplatives dans Paris

  • Par Bianca Niyonzima

Je suis allée courir avec une amie dans le Bois de Vincennes, j’ai fini mon premier 5 kilomètres. Le paysage du bois était très joli et grâce à l’adrénaline et à notre vitesse, les arbres, les fleurs et les cygnes dans le petit étang avaient l’aspect d’un rêve surréaliste. Corps couvert de sueur, mon rythme cardiaque s’accélère au rythme de mon bonheur. Le parc était bondé de joggeurs. J’avais l’impression d’être dans une forêt spécialement conçue pour moi et les personnes qui y cohabitent, tous courant vers le même but. À la recherche de sens dans la nature et l’exercice. Il est difficile de décrire la sensation que j’avais quand j’étais dans le bois. C’était comme du déjà vu, mais la seule différence était que je ne suis pas dans un rêve déjà vu, c’était comme si j’entrais dans un nouveau monde. La recherche dit que les hormones qui se libèrent dans le corps quand on court créent des sensations d’euphorie, mais c’est bien plus. Quand j’étais dans le bois, j’ai parcouru les arbres des yeux et ce mouvement crée un effet de couleurs se fondant avec le fond bleu et vivant. Les couleurs semblaient comme des coups de pinceau sur un tableau, qui nous suivaient, moi et Kate, pendant notre jogging. J’ai senti le temps devenir plus lent, quand l’entraînement devenait plus intense. J’avais l’impression que mon corps flottait. Ma course avec Kate semblait comme un rêve idéal. Je crois que j’étais dans un état imparfait, en sueur et fatiguée, mais malgré toutes les imperfections et la douleur physique, je me sens la plus heureuse que j’aie été à Paris. Il y a une puissance spectaculaire quand tu mélanges la valeur de la souffrance humaine nécessaire face à la beauté de la nature et à la communion avec autrui, même pour une chose aussi simple que la course à pied.

  • Par Katherine Powell

La lune domine encore le ciel même dans le matin qui s’ensuit. Elle disparaît et apparaît dans les marées changeantes des nuages. L’allée qui a vue sur la Seine, est vaste et usée, faite de gravier et de sable. Le long de l’allée il y a les lueurs tamisées et ambre des réverbères, éclairant les bancs verts ici-bas. Seulement les ronronnements des voitures et le cliquetis du métro alors qu’il traverse le fleuve sont entendus. Et, très proches, il y a les pas doux des coureurs qui passent. Ils sont silencieusement résolus et se contiennent dans leurs corps fatigués et sont propulsés par leur motivation incessante. Un homme qui porte un uniforme de travail traine les pieds, tenant un instrument long qu’il utilise pour ramasser les déchets parmi les bancs. La Seine brille avec les reflets et reste stable, impassible, et belle. Un homme d’âge mûr avec des lunettes se repose sur le mur de pierre à côté de l’allée. Il porte un casque et il grignote une pâtisserie, existant dans sa propre tranquillité intérieure. Son regard s’est concentré sur la tour Eiffel, qui est foncée contre le ciel nuageux, dont les lumières scintillent. Son sommet est enveloppé par les nuages et il donne l’illusion que peut-être il continue indéfiniment vers le haut.

  • Par Libby Surgent

C’est la fin d’un coucher de soleil, et les couleurs sont très fortes. Il y a du rouge, des oranges, des roses et des violettes de toutes les nuances. Le vent n’était pas fort, donc les nuages ne se déplaçaient pas vite. Les nuages n’ont pas bougé du tout. Ce sont comme des stries fines, pas très hautes. On peut à peine voir le soleil derrière le bâtiment de l’école. Très bientôt, le soleil va disparaître. Le ciel semble immobile, mais en bas il y a la vie. Les gens qui marchent dans la rue ne regardent pas les nuages. Ils ont leur propre vie, ce n’est pas le moment de regarder le ciel. Les voitures sont bruyantes, chaque nuit à toute heure elles sont bruyantes, mais maintenant la circulation est trop bruyante. Il y a une division entre le ciel et la terre. Le monde du rose, du rouge, de l’orange, du violet, et le monde du temps, des amitiés, du langage, de l’inquiétude. Les gens ne peuvent pas atteindre le monde d’en haut. Il est trop beau pour y accéder.

Écriture créative (F25 – 3/4)

Se souvenir, entre intime et collectif : le Covid

  • Par Hannah Tsukamoto

Je suis en train de lire un e-mail, et je pense au battement de cœur humain. Je pense aux mécanismes du cœur qui permettent la survie continue du corps humain. Je pense maintenant au corps humain comme un système complexe constitué en fin de compte de chair fragile.

Le cœur est l’organe que nous avons appris en cours de biologie, et dans deux jours nous allions en disséquer un. Je l’attendais avec impatience. Avec nos propres yeux, nous allions remarquer la puissance de cet organe majestueux, ainsi que son incroyable fragilité, qui avait soutenu la vie d’une vache pendant tant d’années. Un cœur de vache conservé avec du formaldéhyde : si puissant dans la vie. Et pourtant maintenant : seulement un morceau de chair froide dans un laboratoire de biologie.

Je pense aussi au mouvement de mon propre cœur. Je pense au cœur comme à un organe des émotions. Je pense à la façon dont mon cœur semblait se précipiter vers ma gorge et résonner dans toute ma poitrine pendant que je passais un examen de piano l’année dernière. Juste comme ça, j’ai eu l’impression que mon esprit avait été blanchi de toute information. Les mouvements fluides que j’avais pratiqués pendant les heures ont été interrompus par ma propre nervosité et le tremblement de ma propre main. J’ai mémorisé trois autres morceaux cette année, et pendant le processus de répétition, j’ai toujours pensé à l’inévitabilité de les jouer ce samedi. Mais maintenant, dans trois jours, mes doigts n’auront plus l’occasion de danser élégamment sur le clavier, pas même l’occasion de s’y débattre maladroitement. Je suppose que mon cœur devrait être soulagé.

Je pense à l’amitié. Je pense, d’un côté, à ma meilleure amie du collège, et de l’autre, à mes nouvelles amies du lycée. A l’heure du déjeuner, je ne sais pas avec qui m’asseoir. Mon cœur semble incapable de décider. Je me demande même si ce choix doit vraiment exister. Peut-être qu’il y a un moyen de présenter mon ancienne amie à mes nouvelles amies, mais cette idée paraît difficile à réaliser.

Mais que dis-je ? Aucune de ces pensées n’est plus pertinente. L’écran devant moi m’indique ceci : Il n’y aura pas d’école demain. Il n’y aura pas de cours de biologie vendredi. Il n’y aura pas d’examen de piano samedi. Des décisions ont été prises à cause d’une pandémie mondiale, et je ne serai la personne qui les prendra.

Demain je n’aurai plus besoin de décider avec qui m’asseoir à mon lycée. Dans deux jours, je n’aurai plus besoin de guider un scalpel à travers la chair tendre d’un cœur de vache. Dans trois jours, je n’aurai plus besoin de jouer du piano pour un inconnu, le cœur battant. Peut-être qu’un jour dans le futur je ferai ces choses. Mais pas maintenant. Non, pour le moment, j’observerai simplement le monde à travers l’écran de mon ordinateur.

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Promenades contemplatives dans Paris

  • Par Kenji Kono

Assis face à la pelouse ouverte du Jardin du Luxembourg, je pouvais voir le changement de saison. Une pelouse vide de personnes mais pleine de feuilles qui étaient tombées était au centre de mon champ de vision. Sans mouvement ni changement, juste des nouvelles feuilles qui tombaient l’une après l’autre. Les feuilles brunes et jeunes sans aucun signe de vie. De chaque côté de la pelouse il y avait des petits jardins pleins de couleur et de vie. A gauche un jardin avec des dizaines d’espèces de fleurs différentes : bleues, jaunes, roses, lavande, blanches et tout ce qu’il y a entre elles. Deux grands arbres entouraient la pelouse avec des feuilles plutôt vertes et jaunes, montrant que c’était juste le début de l’automne. Juste derrière la pelouse, on voyait environ dix arbres avec des feuilles presque mortes, attendant un grand coup de vent pour les faire tomber. C’étaient des arbres avec la majorité des feuilles déjà parties. Ça me fait penser à l’hiver qui est pourtant lointain mais en même temps assez proche. Entre la fin de la pelouse et les arbres nus, il y avait une petite allée du Jardin du Luxembourg. L’allée était très vide en comparaison avec les autres endroits du parc mais en comparaison avec cette pelouse vide et tranquille il semblait que c’était l’allée la plus vivante, animée du monde. Les chaises sont plutôt vides avec deux couples et une famille assise tranquillement. Mais toujours il y avait des personnes en train de faire leur promenade qui défilaient. Certains des marcheurs donnaient l’impression qu’ils faisaient ça tous les jours à la même heure. D’autres donnaient l’impression que c’était leur première fois dans ce parc et peut-être même à Paris. 

Mais on pouvait toujours voir les autres petits morceaux du jardin à travers les trous dans les arbres. C’était juste une petite pelouse dans un parc plein de pelouses comme ça. Celle-là était tranquille et assez vide de personnes, mais en même temps avec plein de choses à dire.


  • Par Izzy Marcus

Il y a trois arbres qui percent le centre de la vue. La plupart des feuilles sont tombées sur le sol. Le nombre de feuilles ne correspond pas à la grandeur des arbres, donc il doit y avoir quelqu’un qui les ratisse pour garder le parc propre. À la droite des arbres, plus petite en comparaison, il y a une statue. Trois parties sur quatre de la statue sont en marbre, et la partie finale est en bronze. À cause de cela, les yeux sont attirés par le buste en bronze. Derrière cette statue, il y a plusieurs arbres de grandeur similaire aux premiers, mais ils disparaissent dans le cadre, les yeux suivent autre chose. Tout à fait à droite, il y a un ensemble d’arbres plus petits, qui ont encore la moitié de leurs feuilles. Sous ces arbres, on trouve des buissons et des fleurs. Pour la plupart, ces plantes sont vertes, mais le groupe occasionnel des fleurs introduit aux yeux les couleurs profondes de rouge, violet, et jaune. Une « Maison des insectes » reste à côté de ces buissons et fleurs, mais ils ne m’intéressent pas, parce qu’ils sont brutaux.

Les gens marchent au milieu des trois grands arbres. Un des arbres est juste un peu derrière l’autre, et un chemin les divise, donc les gens passent entre les arbres, comme s’ils marchaient à travers une haie d’honneur. 

À la gauche des arbres, les yeux trouvent un cadre similaire à la droite, mais moins intéressant. C’est difficile de se forcer à regarder à gauche, parce que les arbres sont petits et les buissons sont ennuyeux. En plus, on peut voir juste derrière ces petits arbres, un mur qui ne plaît pas. C’est mieux de se concentrer sur quelque chose d’autre.

Il y a une grande pelouse entre la droite et la gauche, devant les arbres. Elle nous invite à courir, ou à nous reposer, ou à nous asseoir et à manger. Mais c’est interdit, le signe au milieu de la pelouse, à mi-chemin entre les yeux et les arbres, nous dit que la pelouse est interdite. C’est dommage.

Les yeux regardent vers le ciel. C’est normal. Le soleil derrière étend ses rayons qui donnent aux pelouses les ombres qui s’élargissent loin des yeux. 

Une autre feuille tombe de l’un des trois arbres qui s’élève avec grandeur, et elle reste dans une poche de soleil entre les ombres sur la pelouse, à mi-chemin entre la droite jolie et la gauche ennuyeuse.

Écriture créative (F25 – 2/4)

A la manière de Proust… dans le métro parisien

  • Par Katherine Powell

Il y a de nombreuses fois que je me trouve dans le métro. Il n’est pratiquement pas possible d’éviter ce moyen de voyager, particulièrement comme une étudiante internationale qui n’a pas accès à une voiture, et qui est toujours, il semble, en retard, et donc, espère toujours que le métro bougerait plus rapidement qu’il peut bouger. En étant assise, sur un siège rembourré, dont je me demande souvent ce qui avait trempé dans son coussin, je l’ai attendu avec de la patience, qui se dégrade, mon arrêt, je faisais de mon mieux pour lire, mais mon esprit, parfois une chose imprudente et étrange, était parti ailleurs, mais maintenant les portes du métro se sont ouvertes et des gens sont entrés, le plus notable était une mère avec ses deux enfants, une fille et un fils, très jeune, peut-être juste environ trois ans, et ils ont commencé, comme leur mère était debout et tenait un poteau, à courir autour de ce poteau, encore et encore, ignorant de façon flagrante leur environnement, et ils se heurtaient contre les autres voyageurs, moi-même incluse, et ils avaient continué cette action, cognant souvent contre mes genoux; essayant de leur donner de l’espace, j’ai approché mes genoux, sans succès, parce qu’ils ont continué à se heurter contre mes genoux quand ils sont passés. Leur joie me fait penser à ma propre enfance et la folie et l’imagination qui viennent avec la naïveté du monde et la reconnaissance innée et inconsciente du fait simple de vivre; ce bonheur me manque et je me suis rappelé mon besoin d’incarner cet émerveillement enfantin dans ma propre vie étant plutôt démoralisée par la banalité quotidienne, qui, en soi-même, est assez belle ça veut dire que nous sommes vivants, même si la vie est parfois ennuyeuse et dure dans un monde toujours bizarre et chaotique et trop cruel; au moins, j’ai la capacité d’éprouver cela et les émotions qui viennent avec mes expériences; et alors, quand les enfants étaient partis, je suis restée et j’ai pensé beaucoup, me disant que je me trouve ce regard d’enfance dans ma propre vie, mais pour être honnête, je doute qu’il soit possible l’avoir jamais encore.

  • Par Hannah Tsukamoto

Il y a des moments – celui-ci parmi eux – où, dans un espace public bondé, qu’il s’agisse d’une station de métro, d’un centre commercial, ou d’une intersection très fréquentée, où pas un seul visage autour de moi n’est reconnaissable dans la foule de personnes qui m’entourent, une pensée me vient soudainement à l’esprit : l’image de moi-même en tant que jeune enfant, dont l’esprit, malgré les années qui nous séparent, je reconnais toujours en moi. Dans de tels moments, chaque petite action que je prends devient notable : le coup de ma carte de métro sur le portillon, chaque fois que je franchis le seuil entre le train et le quai de la gare, chaque pas que je fais seule dans cette vaste ville. Toutes ces actions, toute cette liberté qui s’offre à moi, bien qu’elle semble insignifiante, comme une partie de ma vie habituelle, presque oubliée à cause des soucis et du stress quotidiens de la vie, me rappellent que l’enfant que j’étais autrefois aurait considéré cette vie que je mène actuellement comme l’accomplissement de l’un de ses rêves les plus chers. La simple capacité d’aller n’importe où dans une ville, de me perdre dans une foule—je trouve que paradoxalement, lorsque je suis le plus en mesure d’apprécier cette merveille de vie, les préoccupations et obligations triviales éclipsent si souvent ce qui devrait susciter l’émerveillement.

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A la manière de Duras

  • Par Kenji Kono

Christophe est mon père d’accueil. Il a 62 ans et c’est un écrivain et jardinier. Avant, il était vendeur pour Calvin Klein et a travaillé avec un des plus fameux modèles des années quatre-vingt-dix. Il passe ses journées à écrire cinq heures par jour et travaille dans les différents jardins de ses clients autour et en dehors de Paris. Erasme c’est son fils de 24 ans. Il habite à la maison. Il fait des études de cinéma et essaie de promouvoir son nouveau film en même temps.

Je les ai rencontrés au premier déjeuner de mon séjour. Je viens d’envoyer un mail à un autre festival de cinéma, dit Erasme à Christophe. Erasme vient de finir la production de son film et maintenant doit commencer à faire des projections autour de Paris. Le film était un documentaire expérimental sur la Turquie.

Les deux se sont liés par leur amour pour le cinéma. Comme le père est un cinéphile, il lui donne souvent des conseils sur ses films. Cette première introduction était une simple image mais représentative de leur relation.

Écriture créative (F25 – 1/4)

Se présenter par un acrostiche

  • Par Bianca Niyonzima

Nom de Famille
Il y a 4 autres personnes que je connais qui ont le même nom de famille
Y c’est une lettre difficile pour commencer une phrase
Où est l’origine du nom ?
Niyonzima c’est un nom rwandais
Z, aussi c’est une lettre difficile
Il y a deux lettres dans le nom Niyonzima c’est difficile à inclure
Mais, les autres lettres ce n’est pas mal.
Alors, merci pour votre temps ! Bisous, Bianca Niyonzima

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Scènes de la vie parisienne

  • Par Izzy Marcus

Un long flux d’air s’échappe de ses lèvres au même moment où il attrape son manteau ; cela correspond à ses yeux qui percent le plancher de bois qui avait été construit il y a de nombreuses années, comme s’il voulait la réponse pour son échec dans la vieille sagesse dans le sol. Je vois tout cela pendant que je m’assieds à l’autre table ; mon assiette vide reste devant moi mais c’est comme s’il y a un accident de voiture – je veux dire que je ne peux pas aider mais je ne peux pas partir – donc la serveuse m’apporte mon deuxième dessert avec un autre verre de chardonnay, dont je ne veux pas ; elle me dit quelque chose mais je n’entends pas parce que l’homme part finalement, laissant la femme toute seule. Dans ma tête c’était un rendez-vous qui était organisé sur une application de rencontres ; les deux jeunes adultes ne semblaient pas se connaître ; je suppose aussi que ce sont les conditions de plusieurs des premiers rendez-vous mais si j’ai passé ma soirée entière à regarder un événement auquel je n’avais aucune raison de participer, je voudrais trouver une sorte de morale. La femme prit un moment ; peut-être la nuit était le plus difficile pour elle mais c’est difficile aussi de dire pour qui c’était le pire ; l’homme avait payé et si on doit jeter une soirée de temps libre, je suppose qu’il est meilleur de faire cela gratuitement ; encore, elle me semble avoir l’air le plus perdu. Le vin dégoutte à travers ma gorge ; il fait passer le goût de mon dessert indésirable ; rien ne se passe maintenant pendant que la femme regarde à son portable avec une certaine intensité ; je pense qu’elle attend que l’homme s’éloigne avant de partir, mais peut-être elle envoie des textos à ses amis ; elle peut aller avec ses amis pour la fin de la soirée et essaie de s’amuser ce soir, ou pour être ramenée à la maison si elle est venue avec l’espoir qu’elle serait ramenée à la maison par son rendez-vous ce soir. Ses yeux rencontrent les miens, et j’essaie de trouver un visage qui peut offrir la sympathie, mais ils se déplacent rapidement ; son esprit est occupé avec d’autres choses pendant qu’elle commence à partir. Demain, les deux jeunes adultes essayeront d’oublier ce soir, mais moi, qui n’ai pas de raison d’oublier, penserai aux deux pour un peu de temps. C’est peut-être moi qui ai perdu le plus de temps. 

  • Par Libby Surgent

J’ai marché rue de Rome et j’ai tourné à gauche. Le vent était doux dans mes cheveux. Je suis passée devant un lycée, et les élèves fumaient à la porte. Certaines personnes étaient debout, d’autres assises sur le trottoir. Ils étaient pour la plupart vêtus de gris. Je ne connaissais pas leurs visages, je ne connaissais personne dans la rue. Ils m’étaient tous inconnus, mais les bâtiments et les couleurs m’étaient familiers. Je suis arrivée au parc Monceau, les couleurs avaient changé, je n’étais plus dans le monde des gris, le monde des bâtiments et des roues. Le monde des voitures. Ce monde était gris, mais ici c’était vert. J’ai vu des fleurs roses, violettes, jaunes. Des filles et des garçons cachés dans les arbres. Un vieil homme endormi dans l’herbe, plongé dans un rêve, ou dans un sommeil sans couleur. Un bouledogue s’est approché de moi, et j’ai senti sa fourrure rêche. Ses dents étaient grandes et sa gueule semblait tomber de son visage. Le soleil était trop fort, et j’avais chaud dans mon manteau, alors je suis rentrée chez moi.