Écriture créative – Textes de Caecilia JANSSENS

Une langue miellée et un cœur de prune 

(les fruits de printemps) 

Le bruit d’une clémentine

(Clémentine)

 

Récemment, j’ai beaucoup écouté Lucio Dalla. La main posée sur la poitrine, la tête inclinée vers le ciel, il avoue à son amante que la pluie, comme les pleurs, lui rappelle son visage. Il n’est pas gêné. Je pense à ce que cela veut dire, chanter, parler avec la poitrine ouverte. 

 

Parce que ces derniers temps, je serre ma poitrine. 

 

Dans le métro, un vieil homme fait tomber un sac de clémentines. Elles tombent avec un bruit sourd et se dispersent — doucement, inévitablement, jusqu’à mes pieds. Je l’aide à les ramasser, une à une. Et je ne dis rien. 

 

Dalla chante encore, et je me dis que les Italiens sont romantiques, dramatiques. Ils parlent comme si la langue jaillissait de leur poitrine, comme si le monde lui-même jaillissait de leur poitrine. Dante a inventé le mot ingigliare pour décrire Béatrice, et la manière dont elle s’ouvre comme un lys. 

Je me demande ce que cela ferait de laisser les mots jaillir de ma poitrine. De laisser le monde jaillir de ma poitrine. De laisser quelque chose d’aussi vaste que le lys, ou la pluie, ou l’amour, éclore dans l’espace entre mes côtes.

L’anglais est trop maladroit. Une mosaïque bancale faite de tous ceux qui l’ont traversé. Je sens les aspérités sur ma langue quand je parle. Il y a des espaces entre mes dents. Je ne dis rien pour que l’homme aux clémentines ne le remarque pas.

Les Français parlent comme s’ils connaissaient la forme de chaque mot avant même qu’il ne sorte. Ils avancent avec calme, avec aisance. Le français passe par une bouche sans interstices, par des canines acérées qui maintiennent la phrase en place. Il est précis. Impitoyable envers l’excès. Quand je parle, la cadence lourde de ma langue mosaïque s’échappe à travers les espaces de mes dents.

En France, je suis ancrée par le poids de ma langue anglaise. Je tourne autour d’elle en essayant de m’en détacher. Les canines françaises me percent les poumons, les Italiens rient de moi avec la poitrine ouverte, et moi je suis encore dans le métro à essayer de comprendre le bruit des clémentines quand elles tombent du sac.

Et il semble que tout ce que j’écris se rassemble en spirale, tournant autour du même point encore et encore. Mon écriture se recourbe vers l’intérieur comme une file de fourmis ivres du sucre d’un fruit éclaté sur le béton. J’essaie de saisir la douleur sourde des clémentines écrasées. J’essaie de nommer la douleur sourde dans ma poitrine. Mais mes dents ne sont pas assez tranchantes pour déchirer la spirale.

Merci, mademoiselle.

De rien.

Les mots sont simples. Je les prends dans ma bouche avec précaution et j’en sens les contours du bout de la langue. Ils s’adoucissent, ils se dissolvent. Et j’enduis ma langue du miel de cette nasalité française, et je regarde cela s’écouler à travers les espaces de mes dents en une spirale sur le sol.

Dehors, les oiseaux se déploient dans le ciel comme l’ouverture d’un lys. Et je n’ai pas les mots pour cela, mais je le sens dans ma poitrine.

La tapisserie 

(Pêche)

La Seine, ce soir, est calme et pleine de couleurs, comme une tapisserie qui tremble au moment où elle se tisse, vibrant d’orange, de rose et de vert. Le soleil reste à sa surface — brillant doucement, brûlant doucement, mourant doucement. L’eau ressemble à du beurre laissé à ramollir dans la cuisine. Le monde tourne lentement comme un kaléidoscope.

Elles sont assises côte à côte au bord du fleuve, les jambes pendantes. L’une porte des chaussettes vertes, l’autre des roses. Le vent frappe fraîchement leurs chevilles, mais l’eau est si épaisse qu’on aurait dit qu’on pouvait la tenir, et au-dessus d’elles, le ciel garde sa douceur comme un murmure.

Quand elles se lèvent, elles se retrouvent dans une rue étroite sans vraiment le décider, encore attachées par la cheville à la rivière kaléidoscopique qui brûle doucement au loin. Chaussettes Vertes s’arrête. Ses pieds commencent à s’alourdir. Elle lève la main et montre :

Rue du Chat-qui-Pêche

« Comme c’est beau ! »

Puis elle la répète, plus lentement. Elle laisse les mots fondre sur sa langue, jusqu’à ce qu’ils deviennent doux comme du beurre et que sa bouche en soit pleine, presque débordante. Les mots picotent comme de la musique, comme une tapisserie en train de se faire.

Pêche. Le mot glisse, humide et brillant. Pêche ? Péché ? Non, ce n’est pas ça. Ou peut-être que si. Parfois, le français brille trop — un mot change de sens selon l’angle, il pèse dans son regard et elle ne sait pas quoi en faire.

Une rue du chat qui pêche.

Qui est ce chat qui pèche ? Elle imagine une forme noire glissant sur les pavés, se dissolvant dans l’orange, le rose et le vert. Un chat qui n’ouvre jamais la bouche, mais qui n’a pas peur de ses propres dents.

« Pêche ? » dit Chaussettes Roses en fronçant les sourcils. « Comme le fruit ? Un chat qui est une pêche ? »

Chaussettes Vertes imagine un chat noir avec de la chair de pêche collée à son pelage, léchant le jus qui coule le long de ses lèvres — une douceur devenue imprudente.

Qu’est-ce qu’une pêche ? L’été dernier, elle en avait mangé une trop vite ; debout au-dessus de l’évier, laissant le jus tomber avec un bruit sourd sur le chrome terne, puis s’est lavé les mains avant qu’elles ne deviennent trop collantes. En ce moment-ci, elle se demandait, brièvement, ce que ce serait de laisser couler. De laisser le jus descendre le long de ses poignets jusqu’à ses coudes, de laisser le collant s’étaler entre ses doigts.

Elles restent là, à regarder le panneau. Derrière elles, la Seine continue de scintiller. Sous certains angles, leurs yeux brûlent d’orange.

Et si elle ne savait jamais ce que cela voulait dire ? Si elle laissait le sens en suspens, intact, intouché ?

Elle imagine rester à l’intérieur de ce mystère. Il l’enveloppe, chaud et lent, comme du beurre, comme du jus de pêche. Depuis ses yeux, des vies se déploient comme un fleuve, tremblant d’orange, de vert et de rose. Dans l’une d’elles, elle se voit assise sur une vieille chaise en paille, devant ce panneau. Elle se voit ramper dans les lettres, s’emmêler dans la queue du chat, sa fourrure collée de chair de pêche.

Elle ne sait pas, mais cela ne la dérange pas.

La Seine reste épaisse. Le soleil brûle doucement jusqu’au silence. Et, lentement, elle sent en elle quelque chose grandir : la joie étrange et douloureuse de ne pas comprendre. La joie douloureuse d’être en vie.

Comme ci !

(Prune)

 

Ces derniers jours ont été chauds. Le printemps avance vite – les arbres soupirent et reviennent à la vie avec la rapidité tranchante d’un murmure. Mon sang est chaud. Je le sens pulser dans mon corps, monter jusqu’à la surface de ma peau. 

 

Le printemps va vite et je marche en ville avec ma caméra, en essayant de tout capturer. L’image s’oxyde et devient quelque chose de plus laid. Je serre les dents. L’autre après-midi, la brise s’enroule doucement autour de mes rideaux, et les cheminées, les unes après les autres, ressemblent à une mer de points d’exclamation, qui crient ; aime-moi ! aime-moi, je t’en prie ! Et à ce moment-là, j’avais envie de pleurer. Parce que je ne peux jamais garder les rideaux et les cheminées et tout le souffle derrière eux dans la paume de ma main pour toujours. 

 

Je ressens trop, je serre ma poitrine, et prête au deuil, je ferme la fenêtre et je m’endors. La nuit, mes rêves sont lents et visqueux. Je me réveille au milieu de la nuit, paralysée dans une gangue de miel – ralentie. Le matin, je fonds sur le balcon, mon cœur épais comme une prune pourrie. Je demande au soleil de me dissoudre en quelque chose d’assez aigu pour devenir un murmure. Avec un sifflement, il me dit que ma poitrine sucrée est trop lourde, que je me laisse trop facilement enivrer par la douceur salée de mon propre chagrin. 

 

C’est là que je me tourne vers l’écriture. L’écriture, l’activité solitaire qui veut rendre un langage lourd encore plus lourd, qui veut courber un w jusqu’au poids de ta tête sur mes genoux, qui veut transformer un point d’exclamation en la peine de ton odeur qui reste sur mon oreiller. Alors que, discrètement, sans être remarquée, je pourrais tout tenir un instant dans la paume de ma main. Écriture, écriture seule – laisser une traînée de fourmis sortir avec excitation de la pourriture veloutée entre mes côtes, former une spirale sur la page, et tourner sans cesse, avec dévotion, autour de ton nom encore et encore et encore. 

 

Mais ton nom est seulement un nom. Ce n’est pas la trace d’un w. Il déborde de la page. J’appuie plus fort, mais le mot s’amincit. Ce n’est pas assez. 

 

Ce doit être suffisant de vivre ta poésie ; 

parfois, l’extase ne peut pas se mettre en mots. 

Mais, au fond de la librairie, Rumi crie 

comme ci, comme ci 

et moi, avide et excessive, 

je veux épaissir l’air

et ajouter un point d’exclamation – 

comme ci !

Écriture créative – Textes de Margaret BAGLEY

Regardant dans le miroir

En nous livrant à l’introspection, nous en dévoilons plus que nous ne le souhaiterions.

La femme me regardait fixement depuis son divan rouge. Je la regardais avec la même intensité, inclinant la tête en arrière pour croiser son regard. À ses pieds, un chien. Dans ses mains, un éventail blanc en plumes. Sur mes épaules, une veste en cuir. Nous sommes toutes les deux des femmes, mais séparées par une mer de temps.

Derrière moi, un autre visiteur a fait tomber sa brochure, et le moment a été brisé par le battement du papier.

C’était la première fois que j’entrais dans un musée depuis un mois. 

Il y avait la solitude de l’hiver, et je pouvais me souvenir de la raison pour laquelle j’étais partie là pour arriver ici. Pour regarder les œuvres sur les murs et pour penser, je vous connais.

Devant les Dorés, deux garçons se pourchassaient. Les tableaux étaient énormes, pleins de détails. Je me tenais debout sur une scène des anges, d’aussi près que possible. Je pouvais voir les coups de pinceau individuels. Un vrai humain les a faits. 

Je suis retournée au portrait de la femme depuis le divan. Et je suis restée un peu plus longtemps avec elle.

 

En essayant de nous cacher derrière le voile de la fiction, une part de vérité finit quand même par transparaître. 

J’étais jeune quand j’ai vu la pièce pour la première fois, et je ne m’en souviens pas vraiment. 

C’était au cours du dernier mois de ma deuxième année de lycée que j’y suis retournée, cette fois-ci dans un livre relié en jaune. Le dos était rigide. J’ai dû le plier plusieurs fois avant qu’il s’ouvre à plat, docilement entre mes mains. Mes camarades et moi avons lu à tour de rôle les lignes à haute voix dans la salle de classe étouffante située derrière le théâtre. Les fenêtres étaient entrouvertes, dans l’espoir que la brise de mai entrerait. Parfois, nous sortions, nous nous allongions dans l’herbe, chacun de notre côté, pour échapper à l’air immobile. J’avais l’impression que mes os avaient oublié comment se positionner devant les autres. 

Le poème qui deviendra mon préféré cite cette pièce. Je le souligne.

Quatre ans plus tard, on me remit un autre exemplaire du même livre, aussi rigide et réticent que le premier. Mais les mots sont les mêmes, curieux et magnifiques, tout comme le jour où ils ont été écrits. Je connais trop bien cette pièce. Je la connais par les sentiments et les images, et non par les mots.

C’est une histoire qui parle de découverte. C’est une histoire qui parle de magie. De famille. Mais avant tout, c’est une histoire qui parle de liberté. C’est une histoire d’amour. C’est la fin d’une histoire d’horreur. C’est une tragédie, à la fois provoquée et résolue, quelque chose de perdu et de gagné.

J’ai joué de nombreux rôles de cette histoire, enfilant et retirant des costumes au fil des années. J’ai toujours rêvé de la liberté. Je la trouve au cœur de la tempête.

 

Un jour, un ami m’a appelée pour me demander comment j’écrivais. « Je n’écris pas comme toi », me dit-il. « Je n’aime pas ça autant que toi. » 

En anglais, je n’ai jamais besoin d’un dictionnaire. Les mots fondent sur ma langue et se renversent sur la page vide. Les mots et leurs synonymes, leurs connotations, font partie de ma mémoire musculaire, et je sais comment les manier.

Mes écrits en français sont plus directs, un coup droit au cœur. Les mots se tordent, ni étrangers ni familiers. Je me demande: Est-ce que j’ai toujours ma propre voix ? Oui, je crois que je peux entendre mon propre sourire se cacher derrière ces mots.

 

Les mots ne peuvent qu’être cajolés, tissés ensemble ou recueillis comme de l’eau de pluie, et non martelés dans une forge. 

Il y a un miroir dans l’abside de l’église. 

«L’adoration de la fausse idole.» J’indique la petite forme jaune. 

Tout autour de moi, les personnages dans le vitrail parlent, mais je ne les comprends pas. Je n’ai pas été élevée avec leur langage, leur code silencieux. 

«L’arche de Noé.» Mon amie est également perdue.

Les personnages se moquent de nous, deux non-croyantes dans leur maison de Dieu. Je ne peux pas formuler une seule phrase pour exprimer pourquoi je suis en train de pleurer par tous ces kilomètres de verre qui n’ont jamais été faits pour moi. 

«Regarde, c’est Adam et Ève, regarde là, le serpent.»

Nous partons. La pluie n’avait pas cessé pendant notre visite. Nous buvons du chocolat chaud et regardons les jeux olympiques. Dans mon esprit, j’imagine que le café se cristallise, se fragmente en éclats de verre coloré. Peut-être suis-je la seule à avoir des scènes comme ça dans mes fenêtres, simples et profanes. 

 

Quand je commence à écrire, je ne sais jamais exactement comment je vais finir. 

La ligne 1 n’était pas bondée, seules quelques personnes, comme moi, étaient assises sur les sièges rayés du métro, les mains croisées sur leurs sacs, mais l’esprit vagabondant librement ailleurs. Je suis sortie à Cité, clignant des yeux vers le ciel gris-violet en montant les escaliers. Là, j’ai flâné en tournant en rond, observant la façade monumentale de Notre-Dame. Je me suis arrêtée, en bas, près de la Seine, et j’observais les ondulations de l’eau. De l’autre côté de l’île, la lune brillait, ronde et éclatante dans le ciel lavande. 

Je ne savais pas pourquoi je suis partie, quelle force m’a poussée à quitter mon cocon confortable pour le labyrinthe froid qui l’entourait. Je ne savais pas non plus ce qui attirait mon attention au centre, lorsque je levais souvent les yeux vers l’extérieur, comme si je cherchais quelque chose de plus.

 

Et à chaque fois, j’aborde le sujet sous un angle un peu différent, comme à travers l’objectif d’un appareil photo qui vient d’être nettoyé.

Mon dernier été en tant qu’adolescente ressemblait à une adolescente : acide et électrique, avec des blagues acérées et un rire négligent. Malgré les piles électriques qui couraient sous ma peau, le vent venant de l’océan Atlantique traversait mon pull et s’installait derrière mon sternum. Le ciel était gris. Le climat était tempéré. La terre, verte. Le vent embrassait mes cheveux avec gentillesse. L’air était pur, aucune trace de la fumée californienne. Mais je sentais que je la portais avec moi, partout où j’allais. 

À la fin de l’été, tout s’était mélangé dans un désordre entrelacé. Et c’était chaud, chaud et désordonné comme de l’or fondu.

Lorsque l’automne arriva, la chaleur me manquait. Tout avait gelé. Le vert citron de l’été avait pourri. Le froid derrière mon sternum s’était propagé. C’est ce qui arrive à l’acide : il corrode. C’est ce qui arrive aux étés de feu : ils se consument, ne laissant que de la fumée.

 

Écriture créative – Textes de Emily HAMMOND

Traverser la vie, aussi étrange soit-elle

 

Depuis mon déménagement, j’ai beaucoup appris sur moi-même et sur ce que je croyais normal, mais qui ne l’est pas. J’ai notamment réalisé que tout le monde ne me trouve pas hilarante (cela a été un choc pour moi). J’ai appris beaucoup de choses ici à Paris, comme par exemple qu’il ne faut jamais demander à un Français s’il pense que je suis bête, car la réponse est toujours oui. Nombre d’écrivains ont écrit sur le sentiment d’être étranger dans un nouveau lieu, et je m’en suis inspirée en arpentant Paris, portant un regard surréaliste sur ma nouvelle vie. J’ai toujours été une étrangère, sans jamais vraiment trouver ma place, mais toujours tolérée. Désormais, j’avais l’opportunité d’écrire sur le fait d’être une étrangère socialement acceptable, celle que l’on comprend. J’étais dans un monde nouveau, comme tant d’autres avant moi, et voici un recueil de mes écrits qui reflètent ce que j’ai ressenti. (Petite précision : quelques Français ont lu ceci et m’ont dit qu’ils me trouvaient drôle et pas bête.)

 

Une promenade à travers ma vie

Ils disent que la vie n’est pas faite des grands événements que l’on vit, mais des moments entre les deux. Quand je vis à Paris, je trouve que la vie se trouve dans les moments où je marche vers le métro ou quand j’en sors. Je vis près de trois stations.

Corvisart est près de la maison de mon hôte. Le matin, il y a un marché en plein air avec des auvents rouges et des hommes bronzés qui vendent de grands chariots de fruits. Il y a deux passages piétons et on entend souvent des sirènes. Il y a beaucoup de voitures et des toilettes publiques très grandes qui ressemblent à un vaisseau spatial. Il y a aussi un grand conteneur de compost, alors les pigeons courent (ou volent) partout. Je dois monter une colline très raide ou, si j’ai de la chance, la descendre. Un jour, un homme m’a tapé sur l’épaule et m’a accompagnée jusqu’en haut de la colline, jusqu’à chez moi, avant d’avouer qu’il me prenait pour quelqu’un d’autre et qu’il était trop gêné pour le dire. Je lui ai dit que c’était plus gênant de continuer à me parler alors que je ne savais clairement pas qui il était. Il m’a demandé mon numéro. J’ai toujours peur de le revoir dans cette rue, mais cela n’arrive jamais.

Raspail est la station que je prends pour aller à Reid Hall. Il y a deux sorties : une qui me fait sortir du bon côté de la rue, et l’autre qui m’oblige à traverser deux rues. Pendant le premier mois à Paris, je ne me souvenais jamais de prendre la bonne sortie. Même maintenant, j’ai toujours peur d’oublier et d’être obligée d’attendre au feu rouge, comme un papillon attiré par la lumière. J’aime passer devant l’école hôtelière et voir les personnes à l’intérieur avec leurs grandes toques de chef. Il y a un corbeau qui vit devant la station de métro. Nous ne sommes pas encore amis, mais bientôt, peut-être.

Picpus est presque à la fin de la ligne et me dépose près de la Sorbonne Nouvelle. Cela doit être un quartier plein d’écoles parce que, quand je sors de la station à 16h le lundi, je vois des enfants partout, dans des poussettes ou sur des trottinettes. Des mères fatiguées ou des nounous les suivent sans beaucoup d’énergie, et je me fais toujours bousculer par au moins un petit monstre. Ce n’est qu’à un pâté de maisons de l’entrée de l’université, mais cela semble très long. Il y a une barrière au milieu du trottoir qui rend le passage difficile quand il y a du monde, et il y a toujours du monde. Enfin, je sors de cette rue et je vois tous les jeunes adultes qui fument devant le bâtiment. Je montre ma carte au gardien, j’ouvre mon sac, et je peux entrer. Souvent, je voudrais être encore dans le métro, écouter de la musique et ignorer le monde.

 

Clignement

Si je fais une blague, les Français pensent que je n’ai pas compris. Si je suis sarcastique, ils pensent que je suis sérieuse. Si je ne ris pas, ils ne pensent pas que je ne les trouve pas drôles, mais que je suis stupide. Je suis entourée de personnes qui ne sourient pas et d’inconnus qui ne parlent pas de la météo. Tout ce que je veux, c’est entendre le petit son du rire, et tout ce que j’obtiens, ce sont des regards étranges et des clignements des yeux. 

Je ris tout le temps : quand quelque chose est drôle, quand je ne comprends pas ce qui se passe, ou quand je ne sais pas quoi faire d’autre. Je ris quand les Français utilisent des mots anglais comme du slang, et quand les propriétaires de chiens grondent leur chien qui essaie de lécher une baguette qui sort d’un sac. Ils me regardent comme si j’étais folle. Clignement. 

Quand mon hôte m’a dit qu’on pouvait allumer toutes les lumières (ce qu’on ne fait pas d’habitude pour économiser l’énergie), j’ai dit que ça ressemblait à la Galerie des Glaces à Versailles. Clignement. Elle m’a dit que nous ne sommes pas à Versailles. Nous sommes dans l’appartement. Ah bon ? Je ne savais pas. Aussi, dans la douche de mon appartement, il y a un objet avec des pinces pour faire sécher des choses. J’ai mis toutes mes chaussettes là et j’ai dit : « Regardez, un lustre de chaussettes ! » Clignement. « Emily, un lustre, c’est avec des lumières. Là, ce sont des chaussettes. » Est-ce que ces gens pensent que c’est ma première fois sur Terre ? 

J’ai fait une blague sur le fait que le mot « barbe » est féminin en français. Clignement. Ils m’ont regardée et ont secoué leur tête (sans barbe). J’ai dit que c’était drôle que deux femmes s’appellent Marie-Claude. Clignement. Ils m’ont expliqué ce que sont les prénoms. Très utile, parce que clairement, je ne sais pas ce que sont les prénoms. Clignement.

Quand l’ascenseur s’ouvre et que je remarque qu’il est très grand, je me tourne vers la personne à côté de moi et je dis : « Est-ce qu’on va tous rentrer ? » Clignement. « Oui », elle dit, « c’est un grand ascenseur. » Évidemment. 

Quand je vois un chien très mignon, je fais comme tout le monde et je dis « je peux ? » en tendant la main vers l’animal. Mais ce que les propriétaires n’attendent pas, c’est que je dis ensuite : « C’est drôle, parce que j’ai dit “je peux ?” et vous avez dit “oui,” et si je demandais de voler le chien ? » Clignement. « Et vous avez dit “oui” ! » Clignement. « Je ne le ferais pas, mais ce serait drôle. » Clignement. « Parce que vous avez dit oui. » Clignement. « Je vais partir maintenant. Sans votre chien. » 

J’ai dit à quelqu’un que je faisais une peinture “Dégas” (comme “dégâts”) au lieu d’une peinture inspirée par Degas. Ils m’ont dit qu’ils n’aiment pas l’art moderne. J’ai dit que je pensais qu’ils comprendraient ce que je voulais dire. Ils n’ont pas compris. Clignement. 

Même si personne ne veut rire, la vérité, c’est que certaines choses sont toujours drôles, peu importe ce que les autres disent. Entendre des Français dire « super cool » et voir un chien essayer de voler une baguette sera toujours drôle. Un mot mal prononcé sera toujours un peu ridicule. Si tu trouves quelque chose de drôle, c’est ça qui compte. 

 

Miroirs

Quand tu arrives à Paris, tout le monde te demande si tu as visité la Galerie des Glaces à Versailles. Quand tu commences à lire La Passe-miroir de Christelle Dabos, tu te demandes ce que tu ferais si tu pouvais passer à travers les miroirs.

Tout le monde dit que partir étudier à l’étranger, c’est comme regarder dans un nouveau miroir. Tu commences à te voir de loin, comme quelqu’un d’un autre endroit te verrait. Tu vois ton ancien monde différemment, un peu flou à cause de tes nouvelles expériences. Tu es obligé(e) de te regarder et de faire des choix. Est-ce que tu vas accepter ce nouveau monde ou est-ce que tu vas avoir peur ?

Ophélie a fait les deux quand elle est partie pour épouser Thorn. En lisant les livres, je marchais dans Paris, parfois j’évitais des conversations difficiles et parfois je plongeais directement dedans. Elle était dans un monde nouveau et étrange, et moi aussi. Elle pouvait donner vie aux objets, moi je voyais comment la vie des objets changeait selon les endroits. Ma façon d’utiliser la spatule a surpris mon hôte, qui m’a dit que je m’y prenais mal. Pourtant, ma méthode fonctionnait. Et c’était le même type de spatule.

Mon hôte est assez petite, donc tous les miroirs de l’appartement sont trop bas pour moi. Je me baisse, et mes cheveux tombent sur mon visage. Les cheveux d’Ophélie étaient comme un rideau derrière lequel elle pouvait se cacher. Les miens ne sont pas comme ça, mais les écouteurs que j’utilisais pour écouter le livre audio étaient un peu comme un bouclier. C’était moi et mon livre français traduit en anglais contre le monde.

Quelqu’un m’a demandé si je remarquais moins de choses en marchant parce que j’imaginais l’histoire. Par esprit de contradiction, j’ai remarqué encore plus. J’ai regardé chaque publicité et chaque chien perdu. Et puis, j’ai vu quelque chose dans le métro. Une grande affiche avec une fille et un miroir. Waouh, j’ai pensé. Ça ressemble exactement à ce que j’imaginais quand Ophélie passe à travers les miroirs. Ensuite, j’ai lu le titre. C’était la version en bande dessinée du livre que j’écoutais.

Mon cours de français préféré à Wesleyan était un cours de bande dessinée que j’ai pris le semestre avant de partir à Paris. Alors, avec la confiance de quelqu’un qui a enfin le temps de lire, je suis entrée dans la librairie à côté de Reid Hall et j’ai demandé s’ils avaient le livre. Oui, a dit la femme en me donnant les quatre tomes ensemble, emballés dans du plastique. Vous savez qu’ils ont aussi sorti une version en bande dessinée ?

J’ai souri et j’ai hoché la tête, en essayant de décider si j’allais être courageuse ou non. Puis j’ai cherché au fond de moi et j’ai imaginé une écharpe magique autour de mon cou, comme Ophélie, et j’ai dit : j’ai déjà lu ces livres et je cherche la bande dessinée. La femme m’a regardée. J’ai paniqué. J’ai rapproché mon écharpe invisible. La femme a souri et a dit : « bien sûr ! Je suis tellement contente de présenter ces livres que j’oublie que les vrais fans ont déjà vu les affiches partout dans le métro. »

Mon écharpe invisible s’est détendue. Un peu fatiguée comme Ophélie, j’ai tenu le grand livre avec deux mains et je suis retournée à Reid Hall, mes cheveux devant les yeux. En regardant la vitre d’un magasin comme un miroir, j’ai souhaité pouvoir me téléporter, ou au moins avoir une façon de lisser mes cheveux.

Écriture créative – Textes de Maeve McGRATH

Le Miel des vivants

Un balcon qui déborde, il y en a plusieurs à Paris. Une mer de chaises, un fleuve de plantes, une bicyclette. Quand je passe par les cafés, toutes les tasses sont tachées sur le côté gauche, toujours avec du lait mousseux, impossible de le trouver avec ta langue. Derrière la vitrine d’un magasin abandonné, il y a des pommes souples et rondes dans l’huile ; quelques roses, avec tous leurs pétales, reposant sur une table vêtue d’une nappe blanche ; un cavalier sur son cheval me regarde, la plus grande partie de son visage est masquée par les diamants en métal qui le protègent durant la nuit. 

 

Devant une porte bleue, un vieil homme attend. Il sonne. Il sonne encore, attendant un signe que quelqu’un sache qu’il est là. Il tient ses mains derrière son dos en remarquant qu’un côté de la porte est plus sombre que l’autre. Le vieil homme est là pour faire la sérénade à une femme qu’il ne connait pas très bien, mais depuis longtemps. Peut-être l’observe-t-elle déjà par la fenêtre. C’est peut-être pour cela qu’il se sent comme une proie. 

À l’entrée, il trouve une petite maison en bois, pour un oiseau, mais que les résidents de l’appartement ont modifiée pour être une bibliothèque à partager. Elle est pleine de livres. L’ombre de l’autre femme. Sexe, diamants et plus si affinités. Techniques en français. Le gardien lui dit qu’il pense qu’elle attire trop de passage piétonnier. 

Le vieil homme prend l’ascenseur au troisième étage. En entrant, il crie : « J’étais encore avec les labradors. Je te promets que lorsque je suis parti, je n’avais pas de bave sur mon manteau ». Marie est allongée sur un canapé orange, baignée de soleil comme une tortue. « C’est parce que tu viens toujours à midi. Les labradors aiment aller au parc à midi. Tu devrais venir me voir plus tard. » 

C’était toujours « devrais » avec Marie. Le vieil homme regarde le jardin au-dessous de l’appartement, jonché de pots cassés. Il s’assoit sur une chaise tachetée de lumière. « Non, ne t’assois pas là. Ça c’est mon soleil. Le mien ». Sa voix était sèche comme la peau d’une clémentine laissée au soleil. Le vieil homme se tient au milieu du salon. Une peinture, montée au-dessus de Marie, le regarde avec deux visages. 

« Tu l’as achetée où ? »

« Quoi ? » répond-elle avec des yeux fermés. 

« Le tableau, là. »

« Un ami me l’a donné. C’est un Picasso je crois. »

« Non ! Tu plaisantes. »

« C’est l’été dernier. Je suis à la faculté. Quelqu’un joue du piano à l’étage en dessous de moi, dans une grande salle en bois, et la sonorité sucrée remplit l’espace autour et en moi. Il est impossible de voir la personne qui joue, mais si je me lève, et que je passe par la fenêtre qui donne sur la salle, peut-être qu’il, ou elle, est là, mais j’ai peur que le son soit seulement dans ma tête. Je regarde la fille qui s’assoit à côté de moi, ses yeux fixés sur l’écran d’un ordinateur. Il fait froid dans la salle, il y a un ventilateur qui tourne lentement, avec des ailes larges et grosses qui coupent l’air comme si c’était assez épais pour le manger. Je regarde les feuilles de mon papier qui tremblent dans mon cahier ; j’espère que c’est un signe qu’il y a quelque chose qui perturbe l’ambiance ici, qui envahit les murs et éveille ce vieil immeuble, assez pour me dire que je ne suis pas folle. J’espère que les pages n’ont pas peur de moi; hier, j’ai essayé d’écrire une lettre, plusieurs fois –  il y avait quatre versions – et à chaque tentative j’ai appuyé le stylo un peu plus fort sur le papier. L’écriture n’avait pas l’air d’être à moi. Même quand j’essayais d’être sincère, la lettre W était trop ronde, et tout était incliné. Quand j’écrivais, je pensais sans cesse au Baiser (1931) de Picasso. Je l’ai vu pour la première fois récemment. C’est faux que l’amour soit comme ça, n’est-ce pas? Si laid? L’intimité doit être plus jolie, plus pure et innocente, moins comme des lignes droites et nettes de cette œuvre. Je suis embarrassée pour moi-même et les autres autour de moi, qui se promènent dans le musée, tenant la main de leur compagnon pendant qu’ils interrogent la simplicité de leur lien. Un homme m’approche très vite, son visage en colère, mais apparemment il voulait simplement voir le tableau derrière moi. Sa curiosité m’était étrangère. Trop d’ego. J’ai vécu une situation presque la même au Musée d’Orsay la semaine dernière, où un homme m’avait « suivie » dans les couloirs. Après ma visite du Baiser, j’ai acheté une carte postale : une image de Picasso, regardant l’appareil photo avec intensité, ses mains pressées contre une vitre, un petit sourire aux lèvres.  

Artiste inconnu

Deux paires de genoux face à face (1983?)

Huile sur toile

La perspective est faussée, donnant l’impression que le couple est beaucoup plus grand par rapport aux bâtiments derrière eux qu’il ne l’est en réalité. Leurs visages, flous, ne se précisent pas lorsqu’on les regarde de plus près. Au contraire, toutes les ombres et toutes les lumières qu’ils pouvaient avoir de loin disparaissent. Leurs genoux sont tournés l’un vers l’autre. Elle porte un jean noir. 

Prêté par l’appartement de tante Catherine à Brooklyn, New York

Marie a senti le bourdonnement avant de l’entendre. Tout a commencé par une vibration, au creux de son dos. Cela faisait trois heures que le vieil homme était parti. Dans la cuisine, elle mangeait des cerises tirées d’un sac en plastique : une par une, puis toutes d’un coup, avant d’enlever la queue et de la rejeter dans le sac. Le rythme subtil l’avait presque fait s’étouffer avec un noyau. Il avait glissé tout au fond de sa gorge, jusqu’aux amygdales. Dans un moment de panique, elle retira ses pieds de la table ; tout ce qu’elle voyait était la peinture bleue sur ses ongles. Le noyau de cerise remonta rapidement à ses lèvres, mais le bourdonnement persistait.  

Marie resta encore une minute, la tête entre les genoux : du carrelage vert, de la poussière, un morceau de coquille d’œuf. C’était peut-être le bruit des travaux en cours dans l’immeuble ? Ça dure depuis des années maintenant. Parfois, quand elle entre dans le salon, elle aperçoit un homme debout sous son porche, en train de parler à un autre homme qu’on ne voit pas, ou peut-être à personne du tout. Elle trouve qu’il serait impoli de partir, alors elle reste assise et continue à manger son toast en pyjama jusqu’à ce qu’ils s’en aillent, ou jusqu’à ce que suffisamment de temps se soit passé pour que ce ne soit pas évident qu’elle s’est enfuie à cause de leur présence.

Le bourdonnement a monté en puissance, puis il a trouvé un équilibre. Elle regarda par la fenêtre. C’était dimanche. Marie ne paniqua pas. Elle se disait que c’était sans doute la machine à laver, ou le lave-vaisselle. Elle décida de sortir sur son balcon pour faire ses étirements quotidiens. Son voisin, un jeune homme célibataire, travaillait devant son ordinateur. Son corps était caché par une pile de livres. Il voit la jeune fille en train de le regarder et lui rend son regard. 

 

Quand je suis dans le couloir la nuit 

Je l’écoute murmurer des mots d’amour au téléphone. 

 

J’attends une minute

C’est l’anglais qu’ils parlent

les sons sont coupés d’une manière différente, 

étirés 

Ou

allongés

comme vieux caoutchouc 

 

Elle parle avec lui dans son bureau pendant l’après-midi. 

Elle parle en arabe,

il continue de parler en anglais — sans savoir que je suis ici avec eux.

            My beautiful woman, il dit.

 

Le bourdonnement continue. Il était actif, comme s’il était en train de fabriquer quelque chose. Marie a essayé de l’oublier. Elle a essayé de fredonner pour le couvrir, de mettre de la musique pour se distraire, dansant jusqu’à ce qu’elle se prenne une écharde dans le pied. Elle prenait une douche froide – ses cheveux pleuraient de grosses larmes dans son dos. Il était vingt-et-une heures. 

Dans ses meilleures années, Maria était peintre. Pendant la période de bourdonnement, elle était en train de réaliser son dernier projet. 

 

L’idée de deux silhouettes beiges attendait patiemment sur la toile pour être transformée. Elle s’assit sur une chaise, et le bourdonnement l’accompagna. Sa toile est posée près de la fenêtre, d’où elle peut facilement observer ses modèles : les nouveaux parents qui habitent de l’autre côté de la cour. Tous les trois étaient debout au milieu de la nuit avec le bébé, chacun baigné d’une douce lueur nocturne. À gauche de la toile il y a une petite bibliothèque que Marie avait fabriquée avec son grand-père. Son regard s’arrête sur le dos d’un livre : Lettres à un jeune poète, de Rainer Maria Rilke. Il lui rappelle son passage préféré. Nous sommes les abeilles de l’invisible. Nous butinons éperdument le miel du visible, pour l’accumuler dans la grande ruche d’or de l’invisible.

Le bourdonnement … Ça devait être ça, pensa-t-elle. Enfin, l’appel qui la mène vers le véritable art. Enfin un signe de son grand-père, qui lui offre la beauté qui avait suivi son décès. Elle appelle son amie pour lui annoncer la nouvelle. Son amie lui conseille d’aller à l’hôpital, lui disant qu’elle souffre probablement d’acouphènes. Le bourdonnement persiste, et Marie est folle de joie. Elle ne va pas à l’hôpital, elle prend le train pour la Normandie, s’assoit dans un immense champ couvert de fleurs et se laisse contempler par le regard de Dieu.

 

Écriture créative – Textes de Juno WRIGHT

L’avant 

Sans mots 

Quand j’étais une enfant, je suis allée dans un collectif artistique situé dans la campagne de New York. Là-bas, j’ai créé un moulage de ma main en cire. 

J’ai plongé ma main dans un chaudron de cire. Elle était chaude, confortable. Une sensation merveilleuse. À chaque fois que je la plongeais, je la relevais en l’air, laissais la cire refroidir et durcir, puis la replonger encore. Au bout d’un moment, les couches sont devenues plus épaisses, comme un très grand gant, et j’ai pu retirer ma main et y verser un mélange de plâtre. 

Je pense que les mots sont similaires. Ils ont besoin de s’accumuler dans les souvenirs et les expériences pour gagner un sens réel. 

C’est difficile d’écrire avec des mots sans souvenirs attachés, sans émotion. 

★ 

Quand j’utilise un mot en anglais, chaque souvenir d’écouter, de parler, de ressentir ce mot-là avec moi. Même si je ne m’en rends pas compte. La plupart du temps, je ne peux pas me souvenir ou trouver comment j’en suis venue à connaître et à ressentir ce mot. Ces mots maternels sont inextricablement liés à moi. 

Les mots que je connais en français sont affamés de leurs propres souvenirs, et donc, souvent, ils sont également affamés de sentiments. 

★ 

Les mots sans les souvenirs sont engourdis. 

Et moi je me sens aveugle en les utilisant. 

La (dés)orientation 

Allégorie de l’hiver (et de l’amour) 

Je monte les escaliers du Sully Wing. Chaque étage devient un peu plus silencieux. Ça me plaît. Au dernier étage, je trouve mes amies qui sont arrivées une heure et demie avant moi. Je me sens seule. Elles descendent les escaliers. Je reste avec les tableaux. Je perds mon sens de l’orientation. Je regarde le tableau que je décide de peindre dans mon cours de peinture et j’oublie son nom.

Le contact 

Château d’Eau 

Montant les escaliers de la gare à Château d’Eau, la pluie me réintroduit au monde lorsqu’elle m’éclabousse : tout d’un coup, une feuille de brume. Aujourd’hui le nom de cette station lui convient. 

La promenade 

C’était une femme méthodique. Elle planifiait des choses. Et aujourd’hui, debout dans l’ombre de la sécurité de la grande porte mécanique en métal de son bâtiment académique, elle a planifié son chemin, malgré le fait qu’elle ait emprunté cette route d’innombrables fois. Elle a eu du mal à se concentrer, car deux voix hurlantes résonnaient derrière elle. Les voix s’éloignèrent lentement, laissant place à d’autres sons, et puis elles sont devenues complètement obscures. Dans ce nouveau silence, elle percevait des bruits derrière la porte. Le moteur d’une voiture, une éclaboussure silencieuse, et oh– la pluie, définitivement la pluie : un filet constant si elle ne se trompait pas. Elle sortit un parapluie jaune de son sac, puis étendit son bras pour atteindre le bouton en plastique qui contrôlait le mouvement de la porte. 

Lorsqu’elle a finalement ouvert la porte, parapluie dans la main, elle était à moitié déçue de découvrir que, en fait, il ne pleuvait pas du tout. Au contraire, le soleil brillait, scintillant sur la chaussée glissante et reflétant sa lumière vers elle. Il avait certainement plu, bien que ce soit évident à en juger par la chaussée mouillée, mais elle aurait vraiment pu jurer avoir entendu la pluie juste avant de marcher dehors. Elle referma la fermeture velcro autour du corps jaune du parapluie et le mit dans son sac. Et pour un instant, elle se demanda : qu’est-ce qu’elle avait entendu, alors, derrière la porte là ? 

L’habituation 

La promenade encore 

Faisant ses premiers pas vers la rue cet après-midi-là, elle se sentait comme d’habitude : ordonnée, polie, concentrée, ou plutôt elle le paraissait (elle paraissait ainsi pour n’importe qui passant par là) car, apparemment sortie de nulle part, elle sentit un étrange frisson la traverser, et elle ne le laissa pas se montrer. C’était le sentiment d’être observée, d’être certaine des yeux d’un autre sur elle, mais lorsqu’elle scruta rapidement les environs, elle ne trouva personne d’autre qu’un vieil homme qui marchait de l’autre côté de la rue, dans la direction opposée. Elle le regarda tourner au coin de la rue et vit clairement lorsqu’il disparut de sa vue, mais le sentiment resta présent en elle. 

Sans mots 

Je tends les bras dans l’obscurité pour trouver les murs. Au début, il m’arrivait souvent d’entrer dans le placard plutôt que dans la salle de bain. Aujourd’hui, je parviens généralement à trouver la salle de bain grâce à une sorte de mémoire musculaire dont je ne sais pas vraiment comment elle s’est développée. 

Le flou 

La promenade encore 

Elle secoua sa tête, comme pour chasser une mouche, et réalisa que, distraite par l’homme, elle avait arrêté de bouger. Commençant à marcher encore, elle jeta un dernier coup d’œil dans la direction où l’homme s’était enfui, laissant son regard se poser là pour quelques instants tandis qu’elle avançait. Et elle

le regretta immédiatement, car elle était forcée de s’arrêter encore, se retournant et trouvant son pied droit plongé dans une flaque d’eau. Franchement, ce n’était pas trop grave, car elle avait mis des bottes de pluie ce jour-là après avoir consulté la météo : il était dit qu’il pleuvrait toute la journée. Il était censé pleuvoir. 

Mais ça la dérangeait tout de même d’avoir fait cette boulette alors qu’elle était ordinairement très attentive à où elle marchait. En fait, elle se demandait si elle avait jamais marché dans une flaque d’eau avant. Elle n’avait jamais marché dans un nid-de-poule, ni dans une crotte de chien, ni dans n’importe quoi du tout de suspect. Mais hélas, elle se souvenait d’un épisode de son enfance où elle avait marché dans une flaque d’eau pendant qu’elle se promenait avec sa mère, qui lui avait tout de suite dit d’éviter les flaques d’eau à l’avenir, car on ne sait jamais à quelle profondeur elles peuvent aller. Puis, elle se souvenait avoir imaginé une flaque d’eau infiniment profonde, sombre et froide, suspendue sous la rue comme un portail vers un autre monde, et la peur qu’elle avait ressentie, comment elle avait serré un peu plus fort la main de sa mère. 

En regardant ensuite vers la flaque d’eau, qui enveloppait sa botte de pluie droite, elle était surprise de la trouver presque noire : surprise de voir son reflet la regarder en retour dans l’obscurité. Alors qu’elle retirait son pied, elle évaluait l’apparence de la flaque, essayant de regarder au-delà de son visage ondulé et inversé qui, reflété là, l’étudiait attentivement même comme elle étudiait la flaque d’eau. Elle conclut que cette flaque semblait plus profonde qu’elle était en réalité, contrairement à la flaque d’eau imaginaire qu’elle avait imaginée quand elle était une enfant– une flaque d’eau qui semblait peu profonde mais qui était en fait très très profonde– la flaque devant elle semblait très profonde, même sans fond, sans fin, dans l’obscurité, mais était en fait assez peu profonde, comme elle venait de découvrir. 

L’obscurité du matin 

Dans le miroir, je regarde la fissure sur le mur qui se reflète devant moi. Je regarde son obscurité et je me tourne presque pour mieux la voir. Peut-être que je la traçais du bout de mes doigts. Je ne l’ai jamais touchée, mais j’imagine qu’elle est rugueuse et froide. 

Je détourne mon regard du miroir et passe mon œil à l’horloge. Encore en retard. J’ouvre le placard pour prendre ma brosse à dents, poussant le miroir et sa vue de la fissure au loin. 

La découverte 

Avec mots 

D’écrire c’est de s’habiller dans le miroir. 

sheltered stores of 

shadowy secrets, and 

colorful unknowns 

D’écrire c’est de sentir.

Une démangeaison engourdie, imperceptible, hors d’atteinte, sous ma peau, respirant. Je sens une intelligence interne séparée de la mienne. Elle respire sans que je le lui demande. 

C’est l’image qui vous fait grimacer certains soirs. 

sang, carnage 

C’est de copier la voix de la radio de vos matins d’enfance. 

C’est d’enfin être compris. 

C’est d’enfin être mal compris. 

FLORENCE 

I have been here before. 

RACHEL 

oh 

FLORENCE 

I came here as a wave. 

RACHEL 

Hm. 

C’est de voir une femme grogner dans le métro. 

C’est la bouillie entre le réveil et le rêve. 

briser le sceau vers la conscience totale 

C’est d’espérer qu’ils ne remarquent pas que tu les remarques. 

Je sors dans l’appartement plein d’hommes d’âge moyen, portant des tenues professionnelles, qui inspectent différentes parties de l’espace. 

C’est d’espérer qu’ils ne jouent pas. 

À ma gauche, j’entends « tu veux une coiffure ? Venez ! ». Je refuse, toujours avec un sourire, un sourire qui, je pense, signifie « peut-être demain », et je jette un coup d’œil à l’intérieur.

D’écrire, c’est d’être vu. 

Elle rit, me regarde dans les yeux un instant. 

C’est de rester invisible. 

Je ris encore, m’attendant à trouver des yeux sur moi lorsque je baisse la tête. Je n’en trouve aucun.

D’écrire c’est de sonner cliché. 

Récemment 

D’écrire, c’est d’aller plus loin que ce que tu aurais espéré. C’est de se perdre. 

De perdre l’élan. 

C’est de regarder en arrière ce que l’on a fait sans penser et y voir une pensée. 

affamés de sentiments 

C’est de renoncer au sweet-sounding word 

my own lips 

could make 

the sound of her 

D’écrire, c’est de se regarder nu dans le miroir 

je vois au début 

rien que moi-même 

(tes vêtements te manquent un peu). 

C’est de laisser les autres te regarder 

et deviens plein de pitié. 

alors que tu te regardes toi-même 

Je m’étouffe de cette pitié 

nu dans le miroir.

Écriture créative – Introduction aux textes du printemps 2026

“Ce semestre, l’atelier d’écriture créative a pu bénéficier d’un format de douze séances de deux heures : le travail d’écriture s’est trouvé approfondi au-delà des six séances habituelles. Les textes retenus ici par chaque étudiante forment un bref recueil ayant sa cohérence, même s’ils ont été écrits indépendamment les uns des autres. 

Ce qui frappe, à leur lecture, c’est la personnalité littéraire déjà bien affirmée de leurs autrices. Si les consignes des activités d’écriture orientent nécessairement vers certaines thématiques communes, et notamment l’expérience d’écrire en français à Paris, ces recueils diffèrent par les directions prises et les ambiances singulières. Entre la force métaphorique et poétique, la maîtrise du registre humoristique, l’attention aux atmosphères, la tonalité subtilement introspective, l’élaboration d’un dispositif moderne au service d’une écriture incarnée, on a ici autant de propositions véritablement littéraires.

Je tiens à saluer chaleureusement Caecilia, Emily, Juno, Maeve et Margaret pour ce superbe travail, et remercier Tom et toute l’équipe du VWPP d’avoir donné à l’atelier la chance de gagner en ampleur. C’est avec une grande joie que je vous en souhaite bonne lecture.”

Alexis WEINBERG, professeur d’écriture créative du VWPP

Mes trois cafés préférés à Paris

Aujourd’hui, je voudrais partager mes quatre cafés préférés à Paris pour étudier, l’atmosphère et la tranquillité.
Paolina Caffè est un café italien situé au 42 Rue de Turenne, dans le Marais. La rue de Turenne est une rue de la mode et le meilleur lieu pour faire du shopping vintage. Paolina Caffè est un mélange de café, bar et restaurant. C’est souvent occupé, et on peut se trouver debout au bar comme les Italiens typiques. Je préfère ce Tiramisu latté, avec la saveur très crémeuse, et aussi cette musique jazz et l’esthétique du miroir sur le mur et le plafond.


J’ai découvert BING SUTT au coin de la République, l’emplacement exact est au 22 Rue Béranger. C’est un café mêlant le style hongkongais avec le style parisien. Je préfère le thé au lait de Hong Kong, qui a le même goût qu’à Hong Kong. Si on visite juste une heure avant la fermeture du café, il n’y a plus de nourriture. Mon goûter préféré est le bun au lao gan ma, qui est une huile pimentée chinoise très populaire. J’aime beaucoup le mélange de cette huile de ma culture avec le bun, qui est devenu plus français.


Cortado est un café espagnol situé au 31 rue Charlot, à côté d’une boutique vintage très populaire, 29 rue Charlot. J’ai visité Cortado pour la première fois un jour de pluie. Immédiatement, je suis tombé amoureux de ce cookie. C’est la deuxième fois que je découvre que le café ne diffuse que de la musique espagnole et que tous les employés parlent espagnol. Bien que le café ne permette pas d’utiliser l’ordinateur, j’y ai passé du temps à lire un livre pour mon cours et à écrire mes pensées.


Mes cafés préférés à Paris ne sont pas tous classiquement français, mais je pense que cela montre la diversité d’une ville populaire du monde comme Paris.

Par Maggie SUN, VWPP Printemps 2026

Exploration de Paris-Palimpseste à travers le street art

L’idéalisation de Paris se retrouve partout dans les médias, comme dans les films, sur Instagram et dans la musique. Dans mon cours de Paris-palimpseste avec le Professeur Sigal, nous explorons le concept de fantasmagories à Paris, présenté par Walter Benjamin comme la création d’une illusion pour monter la totalité d’un concept. Pour mon projet final, je veux explorer comment le street art aide à créer ou à déconstruire cette idéalisation de Paris. Donc j’ai fait une balade dans le 20eme et le 11eme arrondissement pour explorer le street art et ici sont mes œuvres préférées. J’ai commencé dans la rue de Ménilmontant avec l’œuvre de Post (fig.1) qui a attiré mon attention avec ses figures abstraites et ses couleurs vibrantes. Ensuite, je me suis trouvée dans la rue de la Fontaine-au-Roi, qui abrite une diversité de street art réalisée par différents artistes. Il y a des œuvres plus politiques qui montrent l’activisme dans l’art et d’autres plus artistiques qui représentent la créativité. Par exemple, l’œuvre de Ridler traite de l’astronomie et j’aime bien son utilisation du rouge (fig.2). Mon prochain arrêt était au mur d’Oberkampf. J’aime ce mur parce que toutes les deux semaines, un nouvel artiste est invité pour créer une nouvelle œuvre, donc on trouve différents styles chaque fois. À la comparaison des autres œuvres, SATR, une artiste de Londres, a utilisé seulement le noir et le blanc qui portent un sentiment plus spirituel (fig. 3). Finalement, j’ai fini avec L’ombre de Paname (fig. 4) d’Osmoz et Teky sur la rue de Ménilmontant. Cette œuvre est ma préférée parce qu’ils font un bon travail avec la représentation de Batman dans une ville comme Paris. Paris a une grande culture de l’art qui se trouve partout, dans les musées, les galeries et aussi les rues. J’ai choisi le street art parce qu’il est très accessible à tout le monde et nous sommes exposés à ces perspectives tous les jours parce qu’il est très populaire à Paris.

Fig. 1

Fig. 2

Fig. 3

Fig. 4

Par Danna MELCHOR, VWPP Printemps 2026

Manger à la française

L’étiquette de table offre un aperçu de la culture française, particulièrement dans son appréciation profonde pour la nourriture comme une expérience sociale. En effet, l’étiquette française est si importante culturellement, qu’elle a même été officiellement reconnue par l’UNESCO.

Pendant mon séjour à Paris, je suis arrivée à la réalisation que les petits détails sont très importants. Le pain, par exemple, est mis à gauche de l’assiette sur le table — jamais sur l’assiette elle-même. Alors qu’aux États-Unis, le pain est généralement servi comme entrée avant le plat principal, en France, il sert d’accompagnement au plat principal — on peut l’utiliser pour aider à mettre la nourriture sur sa fourchette.

Tout aussi important est un sens de patience qui façonne le repas. Les invités doivent attendre que l’hôte commence à manger, ce qui met l’accent sur la nature communautaire du repas. Les dîners, eux-mêmes, sont lents, sans hâte — ils durent entre une heure et une heure et demie, et ils se déroulent sur plusieurs plats : une entrée, un plat principal, des fromages, et, enfin, le dessert.

Le plat de fromage, ma préférée, a sa propre étiquette. Typiquement, les fromages sont servis en trois, et il est considéré comme inapproprié de couper le nez du fromage, qui est plein de saveurs et doit être partagé également par tout le monde.

L’étiquette française nous encourage à ralentir et apprécier la nourriture devant nous et l’amitié autour de nous. Ces règles deviennent rituelles qui révèlent la beauté dans la vie quotidienne.

Par Cece JANSSENS, VWPP Printemps 2026

Où trouver la musique à Paris

J’adore la musique et un des grands avantages d’habiter dans une grande ville est l’abondance des opportunités pour écouter la musique en direct. Alors, voici quelques exemples des lieux où il y a de la musique en direct.

Les clubs de Jazz

Comme un centre culturel, Paris a une histoire riche avec plusieurs genres de musique, en particulier le jazz. La ville abrite beaucoup de clubs et de bars où vous pouvez découvrir le jazz. Un lieu célèbre est Le Caveau de la Huchette, connu pour son apparence dans le film La La Land. Il y a des musiciens chaque nuit qui jouent du jazz et du swing. C’est typique de voir les couples qui dansent ensemble, et même d’être invité à danser. Un autre lieu est 38Riv, qui est un peu moins populaire. Il offre des concerts en jazz et également dans les autres genres comme le funk. Il y a aussi des sessions de jam, où vous pouvez jouer ou chanter. Si vous êtes pas musicien, c’est toujours sympa d’être dans l’ambiance.

Au les festivals

Comme une grande ville, Paris a un sélection des festivals de musique pendant l’année. Vous pouvez trouver n’importe quel genre musical que vous voulez. J’ai vu un concert au festival Jazz à la Villette. Il y avait deux groupes musicaux, un groupe de jazz-funk et un rockstar afro-cubain. C’était dans un salle de concert géniale et il y avait plein d’options à partir de ce concert spécifique. Les festivals sont souvent annoncés en ligne et il y a des affiches partout dans la ville.

Dans les rues

Même si vous n’allez pas aux concerts organisés, la musique est partout ici. Il y a des musiciens talentueux qui jouent dans les rues pour gagner de l’argent. Parfois ils sont tout seuls avec leurs instruments, mais d’autres fois il y a un groupe musical entier. C’est facile de trouver les musiciens près des grands monuments. Si vous aimez la musique pop, il y a souvent les chanteurs au Trocadéro et près du Sacré Cœur, qui jouent beaucoup de chansons de Bruno Mars et Ed Sheeran. En plus, il y a parfois un grand groupe qui joue de la musique plus classique près de l’Hôtel de Ville (et ils vendent les CDs aussi). Surtout, c’est sûr que couz trouvera toujours la musique pendant vos trajets et vos activités quotidiennes à Paris.

Par Clare SULLIVAN-CATLIN, VWPP Printemps 2026