Écriture créative – Textes de Margaret BAGLEY

Regardant dans le miroir

En nous livrant à l’introspection, nous en dévoilons plus que nous ne le souhaiterions.

La femme me regardait fixement depuis son divan rouge. Je la regardais avec la même intensité, inclinant la tête en arrière pour croiser son regard. À ses pieds, un chien. Dans ses mains, un éventail blanc en plumes. Sur mes épaules, une veste en cuir. Nous sommes toutes les deux des femmes, mais séparées par une mer de temps.

Derrière moi, un autre visiteur a fait tomber sa brochure, et le moment a été brisé par le battement du papier.

C’était la première fois que j’entrais dans un musée depuis un mois. 

Il y avait la solitude de l’hiver, et je pouvais me souvenir de la raison pour laquelle j’étais partie là pour arriver ici. Pour regarder les œuvres sur les murs et pour penser, je vous connais.

Devant les Dorés, deux garçons se pourchassaient. Les tableaux étaient énormes, pleins de détails. Je me tenais debout sur une scène des anges, d’aussi près que possible. Je pouvais voir les coups de pinceau individuels. Un vrai humain les a faits. 

Je suis retournée au portrait de la femme depuis le divan. Et je suis restée un peu plus longtemps avec elle.

 

En essayant de nous cacher derrière le voile de la fiction, une part de vérité finit quand même par transparaître. 

J’étais jeune quand j’ai vu la pièce pour la première fois, et je ne m’en souviens pas vraiment. 

C’était au cours du dernier mois de ma deuxième année de lycée que j’y suis retournée, cette fois-ci dans un livre relié en jaune. Le dos était rigide. J’ai dû le plier plusieurs fois avant qu’il s’ouvre à plat, docilement entre mes mains. Mes camarades et moi avons lu à tour de rôle les lignes à haute voix dans la salle de classe étouffante située derrière le théâtre. Les fenêtres étaient entrouvertes, dans l’espoir que la brise de mai entrerait. Parfois, nous sortions, nous nous allongions dans l’herbe, chacun de notre côté, pour échapper à l’air immobile. J’avais l’impression que mes os avaient oublié comment se positionner devant les autres. 

Le poème qui deviendra mon préféré cite cette pièce. Je le souligne.

Quatre ans plus tard, on me remit un autre exemplaire du même livre, aussi rigide et réticent que le premier. Mais les mots sont les mêmes, curieux et magnifiques, tout comme le jour où ils ont été écrits. Je connais trop bien cette pièce. Je la connais par les sentiments et les images, et non par les mots.

C’est une histoire qui parle de découverte. C’est une histoire qui parle de magie. De famille. Mais avant tout, c’est une histoire qui parle de liberté. C’est une histoire d’amour. C’est la fin d’une histoire d’horreur. C’est une tragédie, à la fois provoquée et résolue, quelque chose de perdu et de gagné.

J’ai joué de nombreux rôles de cette histoire, enfilant et retirant des costumes au fil des années. J’ai toujours rêvé de la liberté. Je la trouve au cœur de la tempête.

 

Un jour, un ami m’a appelée pour me demander comment j’écrivais. « Je n’écris pas comme toi », me dit-il. « Je n’aime pas ça autant que toi. » 

En anglais, je n’ai jamais besoin d’un dictionnaire. Les mots fondent sur ma langue et se renversent sur la page vide. Les mots et leurs synonymes, leurs connotations, font partie de ma mémoire musculaire, et je sais comment les manier.

Mes écrits en français sont plus directs, un coup droit au cœur. Les mots se tordent, ni étrangers ni familiers. Je me demande: Est-ce que j’ai toujours ma propre voix ? Oui, je crois que je peux entendre mon propre sourire se cacher derrière ces mots.

 

Les mots ne peuvent qu’être cajolés, tissés ensemble ou recueillis comme de l’eau de pluie, et non martelés dans une forge. 

Il y a un miroir dans l’abside de l’église. 

«L’adoration de la fausse idole.» J’indique la petite forme jaune. 

Tout autour de moi, les personnages dans le vitrail parlent, mais je ne les comprends pas. Je n’ai pas été élevée avec leur langage, leur code silencieux. 

«L’arche de Noé.» Mon amie est également perdue.

Les personnages se moquent de nous, deux non-croyantes dans leur maison de Dieu. Je ne peux pas formuler une seule phrase pour exprimer pourquoi je suis en train de pleurer par tous ces kilomètres de verre qui n’ont jamais été faits pour moi. 

«Regarde, c’est Adam et Ève, regarde là, le serpent.»

Nous partons. La pluie n’avait pas cessé pendant notre visite. Nous buvons du chocolat chaud et regardons les jeux olympiques. Dans mon esprit, j’imagine que le café se cristallise, se fragmente en éclats de verre coloré. Peut-être suis-je la seule à avoir des scènes comme ça dans mes fenêtres, simples et profanes. 

 

Quand je commence à écrire, je ne sais jamais exactement comment je vais finir. 

La ligne 1 n’était pas bondée, seules quelques personnes, comme moi, étaient assises sur les sièges rayés du métro, les mains croisées sur leurs sacs, mais l’esprit vagabondant librement ailleurs. Je suis sortie à Cité, clignant des yeux vers le ciel gris-violet en montant les escaliers. Là, j’ai flâné en tournant en rond, observant la façade monumentale de Notre-Dame. Je me suis arrêtée, en bas, près de la Seine, et j’observais les ondulations de l’eau. De l’autre côté de l’île, la lune brillait, ronde et éclatante dans le ciel lavande. 

Je ne savais pas pourquoi je suis partie, quelle force m’a poussée à quitter mon cocon confortable pour le labyrinthe froid qui l’entourait. Je ne savais pas non plus ce qui attirait mon attention au centre, lorsque je levais souvent les yeux vers l’extérieur, comme si je cherchais quelque chose de plus.

 

Et à chaque fois, j’aborde le sujet sous un angle un peu différent, comme à travers l’objectif d’un appareil photo qui vient d’être nettoyé.

Mon dernier été en tant qu’adolescente ressemblait à une adolescente : acide et électrique, avec des blagues acérées et un rire négligent. Malgré les piles électriques qui couraient sous ma peau, le vent venant de l’océan Atlantique traversait mon pull et s’installait derrière mon sternum. Le ciel était gris. Le climat était tempéré. La terre, verte. Le vent embrassait mes cheveux avec gentillesse. L’air était pur, aucune trace de la fumée californienne. Mais je sentais que je la portais avec moi, partout où j’allais. 

À la fin de l’été, tout s’était mélangé dans un désordre entrelacé. Et c’était chaud, chaud et désordonné comme de l’or fondu.

Lorsque l’automne arriva, la chaleur me manquait. Tout avait gelé. Le vert citron de l’été avait pourri. Le froid derrière mon sternum s’était propagé. C’est ce qui arrive à l’acide : il corrode. C’est ce qui arrive aux étés de feu : ils se consument, ne laissant que de la fumée.