Traverser la vie, aussi étrange soit-elle
Depuis mon déménagement, j’ai beaucoup appris sur moi-même et sur ce que je croyais normal, mais qui ne l’est pas. J’ai notamment réalisé que tout le monde ne me trouve pas hilarante (cela a été un choc pour moi). J’ai appris beaucoup de choses ici à Paris, comme par exemple qu’il ne faut jamais demander à un Français s’il pense que je suis bête, car la réponse est toujours oui. Nombre d’écrivains ont écrit sur le sentiment d’être étranger dans un nouveau lieu, et je m’en suis inspirée en arpentant Paris, portant un regard surréaliste sur ma nouvelle vie. J’ai toujours été une étrangère, sans jamais vraiment trouver ma place, mais toujours tolérée. Désormais, j’avais l’opportunité d’écrire sur le fait d’être une étrangère socialement acceptable, celle que l’on comprend. J’étais dans un monde nouveau, comme tant d’autres avant moi, et voici un recueil de mes écrits qui reflètent ce que j’ai ressenti. (Petite précision : quelques Français ont lu ceci et m’ont dit qu’ils me trouvaient drôle et pas bête.)
Une promenade à travers ma vie
Ils disent que la vie n’est pas faite des grands événements que l’on vit, mais des moments entre les deux. Quand je vis à Paris, je trouve que la vie se trouve dans les moments où je marche vers le métro ou quand j’en sors. Je vis près de trois stations.
Corvisart est près de la maison de mon hôte. Le matin, il y a un marché en plein air avec des auvents rouges et des hommes bronzés qui vendent de grands chariots de fruits. Il y a deux passages piétons et on entend souvent des sirènes. Il y a beaucoup de voitures et des toilettes publiques très grandes qui ressemblent à un vaisseau spatial. Il y a aussi un grand conteneur de compost, alors les pigeons courent (ou volent) partout. Je dois monter une colline très raide ou, si j’ai de la chance, la descendre. Un jour, un homme m’a tapé sur l’épaule et m’a accompagnée jusqu’en haut de la colline, jusqu’à chez moi, avant d’avouer qu’il me prenait pour quelqu’un d’autre et qu’il était trop gêné pour le dire. Je lui ai dit que c’était plus gênant de continuer à me parler alors que je ne savais clairement pas qui il était. Il m’a demandé mon numéro. J’ai toujours peur de le revoir dans cette rue, mais cela n’arrive jamais.
Raspail est la station que je prends pour aller à Reid Hall. Il y a deux sorties : une qui me fait sortir du bon côté de la rue, et l’autre qui m’oblige à traverser deux rues. Pendant le premier mois à Paris, je ne me souvenais jamais de prendre la bonne sortie. Même maintenant, j’ai toujours peur d’oublier et d’être obligée d’attendre au feu rouge, comme un papillon attiré par la lumière. J’aime passer devant l’école hôtelière et voir les personnes à l’intérieur avec leurs grandes toques de chef. Il y a un corbeau qui vit devant la station de métro. Nous ne sommes pas encore amis, mais bientôt, peut-être.
Picpus est presque à la fin de la ligne et me dépose près de la Sorbonne Nouvelle. Cela doit être un quartier plein d’écoles parce que, quand je sors de la station à 16h le lundi, je vois des enfants partout, dans des poussettes ou sur des trottinettes. Des mères fatiguées ou des nounous les suivent sans beaucoup d’énergie, et je me fais toujours bousculer par au moins un petit monstre. Ce n’est qu’à un pâté de maisons de l’entrée de l’université, mais cela semble très long. Il y a une barrière au milieu du trottoir qui rend le passage difficile quand il y a du monde, et il y a toujours du monde. Enfin, je sors de cette rue et je vois tous les jeunes adultes qui fument devant le bâtiment. Je montre ma carte au gardien, j’ouvre mon sac, et je peux entrer. Souvent, je voudrais être encore dans le métro, écouter de la musique et ignorer le monde.
Clignement
Si je fais une blague, les Français pensent que je n’ai pas compris. Si je suis sarcastique, ils pensent que je suis sérieuse. Si je ne ris pas, ils ne pensent pas que je ne les trouve pas drôles, mais que je suis stupide. Je suis entourée de personnes qui ne sourient pas et d’inconnus qui ne parlent pas de la météo. Tout ce que je veux, c’est entendre le petit son du rire, et tout ce que j’obtiens, ce sont des regards étranges et des clignements des yeux.
Je ris tout le temps : quand quelque chose est drôle, quand je ne comprends pas ce qui se passe, ou quand je ne sais pas quoi faire d’autre. Je ris quand les Français utilisent des mots anglais comme du slang, et quand les propriétaires de chiens grondent leur chien qui essaie de lécher une baguette qui sort d’un sac. Ils me regardent comme si j’étais folle. Clignement.
Quand mon hôte m’a dit qu’on pouvait allumer toutes les lumières (ce qu’on ne fait pas d’habitude pour économiser l’énergie), j’ai dit que ça ressemblait à la Galerie des Glaces à Versailles. Clignement. Elle m’a dit que nous ne sommes pas à Versailles. Nous sommes dans l’appartement. Ah bon ? Je ne savais pas. Aussi, dans la douche de mon appartement, il y a un objet avec des pinces pour faire sécher des choses. J’ai mis toutes mes chaussettes là et j’ai dit : « Regardez, un lustre de chaussettes ! » Clignement. « Emily, un lustre, c’est avec des lumières. Là, ce sont des chaussettes. » Est-ce que ces gens pensent que c’est ma première fois sur Terre ?
J’ai fait une blague sur le fait que le mot « barbe » est féminin en français. Clignement. Ils m’ont regardée et ont secoué leur tête (sans barbe). J’ai dit que c’était drôle que deux femmes s’appellent Marie-Claude. Clignement. Ils m’ont expliqué ce que sont les prénoms. Très utile, parce que clairement, je ne sais pas ce que sont les prénoms. Clignement.
Quand l’ascenseur s’ouvre et que je remarque qu’il est très grand, je me tourne vers la personne à côté de moi et je dis : « Est-ce qu’on va tous rentrer ? » Clignement. « Oui », elle dit, « c’est un grand ascenseur. » Évidemment.
Quand je vois un chien très mignon, je fais comme tout le monde et je dis « je peux ? » en tendant la main vers l’animal. Mais ce que les propriétaires n’attendent pas, c’est que je dis ensuite : « C’est drôle, parce que j’ai dit “je peux ?” et vous avez dit “oui,” et si je demandais de voler le chien ? » Clignement. « Et vous avez dit “oui” ! » Clignement. « Je ne le ferais pas, mais ce serait drôle. » Clignement. « Parce que vous avez dit oui. » Clignement. « Je vais partir maintenant. Sans votre chien. »
J’ai dit à quelqu’un que je faisais une peinture “Dégas” (comme “dégâts”) au lieu d’une peinture inspirée par Degas. Ils m’ont dit qu’ils n’aiment pas l’art moderne. J’ai dit que je pensais qu’ils comprendraient ce que je voulais dire. Ils n’ont pas compris. Clignement.
Même si personne ne veut rire, la vérité, c’est que certaines choses sont toujours drôles, peu importe ce que les autres disent. Entendre des Français dire « super cool » et voir un chien essayer de voler une baguette sera toujours drôle. Un mot mal prononcé sera toujours un peu ridicule. Si tu trouves quelque chose de drôle, c’est ça qui compte.
Miroirs
Quand tu arrives à Paris, tout le monde te demande si tu as visité la Galerie des Glaces à Versailles. Quand tu commences à lire La Passe-miroir de Christelle Dabos, tu te demandes ce que tu ferais si tu pouvais passer à travers les miroirs.
Tout le monde dit que partir étudier à l’étranger, c’est comme regarder dans un nouveau miroir. Tu commences à te voir de loin, comme quelqu’un d’un autre endroit te verrait. Tu vois ton ancien monde différemment, un peu flou à cause de tes nouvelles expériences. Tu es obligé(e) de te regarder et de faire des choix. Est-ce que tu vas accepter ce nouveau monde ou est-ce que tu vas avoir peur ?
Ophélie a fait les deux quand elle est partie pour épouser Thorn. En lisant les livres, je marchais dans Paris, parfois j’évitais des conversations difficiles et parfois je plongeais directement dedans. Elle était dans un monde nouveau et étrange, et moi aussi. Elle pouvait donner vie aux objets, moi je voyais comment la vie des objets changeait selon les endroits. Ma façon d’utiliser la spatule a surpris mon hôte, qui m’a dit que je m’y prenais mal. Pourtant, ma méthode fonctionnait. Et c’était le même type de spatule.
Mon hôte est assez petite, donc tous les miroirs de l’appartement sont trop bas pour moi. Je me baisse, et mes cheveux tombent sur mon visage. Les cheveux d’Ophélie étaient comme un rideau derrière lequel elle pouvait se cacher. Les miens ne sont pas comme ça, mais les écouteurs que j’utilisais pour écouter le livre audio étaient un peu comme un bouclier. C’était moi et mon livre français traduit en anglais contre le monde.
Quelqu’un m’a demandé si je remarquais moins de choses en marchant parce que j’imaginais l’histoire. Par esprit de contradiction, j’ai remarqué encore plus. J’ai regardé chaque publicité et chaque chien perdu. Et puis, j’ai vu quelque chose dans le métro. Une grande affiche avec une fille et un miroir. Waouh, j’ai pensé. Ça ressemble exactement à ce que j’imaginais quand Ophélie passe à travers les miroirs. Ensuite, j’ai lu le titre. C’était la version en bande dessinée du livre que j’écoutais.
Mon cours de français préféré à Wesleyan était un cours de bande dessinée que j’ai pris le semestre avant de partir à Paris. Alors, avec la confiance de quelqu’un qui a enfin le temps de lire, je suis entrée dans la librairie à côté de Reid Hall et j’ai demandé s’ils avaient le livre. Oui, a dit la femme en me donnant les quatre tomes ensemble, emballés dans du plastique. Vous savez qu’ils ont aussi sorti une version en bande dessinée ?
J’ai souri et j’ai hoché la tête, en essayant de décider si j’allais être courageuse ou non. Puis j’ai cherché au fond de moi et j’ai imaginé une écharpe magique autour de mon cou, comme Ophélie, et j’ai dit : j’ai déjà lu ces livres et je cherche la bande dessinée. La femme m’a regardée. J’ai paniqué. J’ai rapproché mon écharpe invisible. La femme a souri et a dit : « bien sûr ! Je suis tellement contente de présenter ces livres que j’oublie que les vrais fans ont déjà vu les affiches partout dans le métro. »
Mon écharpe invisible s’est détendue. Un peu fatiguée comme Ophélie, j’ai tenu le grand livre avec deux mains et je suis retournée à Reid Hall, mes cheveux devant les yeux. En regardant la vitre d’un magasin comme un miroir, j’ai souhaité pouvoir me téléporter, ou au moins avoir une façon de lisser mes cheveux.