Une langue miellée et un cœur de prune
(les fruits de printemps)
Le bruit d’une clémentine
(Clémentine)
Récemment, j’ai beaucoup écouté Lucio Dalla. La main posée sur la poitrine, la tête inclinée vers le ciel, il avoue à son amante que la pluie, comme les pleurs, lui rappelle son visage. Il n’est pas gêné. Je pense à ce que cela veut dire, chanter, parler avec la poitrine ouverte.
Parce que ces derniers temps, je serre ma poitrine.
Dans le métro, un vieil homme fait tomber un sac de clémentines. Elles tombent avec un bruit sourd et se dispersent — doucement, inévitablement, jusqu’à mes pieds. Je l’aide à les ramasser, une à une. Et je ne dis rien.
Dalla chante encore, et je me dis que les Italiens sont romantiques, dramatiques. Ils parlent comme si la langue jaillissait de leur poitrine, comme si le monde lui-même jaillissait de leur poitrine. Dante a inventé le mot ingigliare pour décrire Béatrice, et la manière dont elle s’ouvre comme un lys.
Je me demande ce que cela ferait de laisser les mots jaillir de ma poitrine. De laisser le monde jaillir de ma poitrine. De laisser quelque chose d’aussi vaste que le lys, ou la pluie, ou l’amour, éclore dans l’espace entre mes côtes.
L’anglais est trop maladroit. Une mosaïque bancale faite de tous ceux qui l’ont traversé. Je sens les aspérités sur ma langue quand je parle. Il y a des espaces entre mes dents. Je ne dis rien pour que l’homme aux clémentines ne le remarque pas.
Les Français parlent comme s’ils connaissaient la forme de chaque mot avant même qu’il ne sorte. Ils avancent avec calme, avec aisance. Le français passe par une bouche sans interstices, par des canines acérées qui maintiennent la phrase en place. Il est précis. Impitoyable envers l’excès. Quand je parle, la cadence lourde de ma langue mosaïque s’échappe à travers les espaces de mes dents.
En France, je suis ancrée par le poids de ma langue anglaise. Je tourne autour d’elle en essayant de m’en détacher. Les canines françaises me percent les poumons, les Italiens rient de moi avec la poitrine ouverte, et moi je suis encore dans le métro à essayer de comprendre le bruit des clémentines quand elles tombent du sac.
Et il semble que tout ce que j’écris se rassemble en spirale, tournant autour du même point encore et encore. Mon écriture se recourbe vers l’intérieur comme une file de fourmis ivres du sucre d’un fruit éclaté sur le béton. J’essaie de saisir la douleur sourde des clémentines écrasées. J’essaie de nommer la douleur sourde dans ma poitrine. Mais mes dents ne sont pas assez tranchantes pour déchirer la spirale.
Merci, mademoiselle.
De rien.
Les mots sont simples. Je les prends dans ma bouche avec précaution et j’en sens les contours du bout de la langue. Ils s’adoucissent, ils se dissolvent. Et j’enduis ma langue du miel de cette nasalité française, et je regarde cela s’écouler à travers les espaces de mes dents en une spirale sur le sol.
Dehors, les oiseaux se déploient dans le ciel comme l’ouverture d’un lys. Et je n’ai pas les mots pour cela, mais je le sens dans ma poitrine.
La tapisserie
(Pêche)
La Seine, ce soir, est calme et pleine de couleurs, comme une tapisserie qui tremble au moment où elle se tisse, vibrant d’orange, de rose et de vert. Le soleil reste à sa surface — brillant doucement, brûlant doucement, mourant doucement. L’eau ressemble à du beurre laissé à ramollir dans la cuisine. Le monde tourne lentement comme un kaléidoscope.
Elles sont assises côte à côte au bord du fleuve, les jambes pendantes. L’une porte des chaussettes vertes, l’autre des roses. Le vent frappe fraîchement leurs chevilles, mais l’eau est si épaisse qu’on aurait dit qu’on pouvait la tenir, et au-dessus d’elles, le ciel garde sa douceur comme un murmure.
Quand elles se lèvent, elles se retrouvent dans une rue étroite sans vraiment le décider, encore attachées par la cheville à la rivière kaléidoscopique qui brûle doucement au loin. Chaussettes Vertes s’arrête. Ses pieds commencent à s’alourdir. Elle lève la main et montre :
Rue du Chat-qui-Pêche
« Comme c’est beau ! »
Puis elle la répète, plus lentement. Elle laisse les mots fondre sur sa langue, jusqu’à ce qu’ils deviennent doux comme du beurre et que sa bouche en soit pleine, presque débordante. Les mots picotent comme de la musique, comme une tapisserie en train de se faire.
Pêche. Le mot glisse, humide et brillant. Pêche ? Péché ? Non, ce n’est pas ça. Ou peut-être que si. Parfois, le français brille trop — un mot change de sens selon l’angle, il pèse dans son regard et elle ne sait pas quoi en faire.
Une rue du chat qui pêche.
Qui est ce chat qui pèche ? Elle imagine une forme noire glissant sur les pavés, se dissolvant dans l’orange, le rose et le vert. Un chat qui n’ouvre jamais la bouche, mais qui n’a pas peur de ses propres dents.
« Pêche ? » dit Chaussettes Roses en fronçant les sourcils. « Comme le fruit ? Un chat qui est une pêche ? »
Chaussettes Vertes imagine un chat noir avec de la chair de pêche collée à son pelage, léchant le jus qui coule le long de ses lèvres — une douceur devenue imprudente.
Qu’est-ce qu’une pêche ? L’été dernier, elle en avait mangé une trop vite ; debout au-dessus de l’évier, laissant le jus tomber avec un bruit sourd sur le chrome terne, puis s’est lavé les mains avant qu’elles ne deviennent trop collantes. En ce moment-ci, elle se demandait, brièvement, ce que ce serait de laisser couler. De laisser le jus descendre le long de ses poignets jusqu’à ses coudes, de laisser le collant s’étaler entre ses doigts.
Elles restent là, à regarder le panneau. Derrière elles, la Seine continue de scintiller. Sous certains angles, leurs yeux brûlent d’orange.
Et si elle ne savait jamais ce que cela voulait dire ? Si elle laissait le sens en suspens, intact, intouché ?
Elle imagine rester à l’intérieur de ce mystère. Il l’enveloppe, chaud et lent, comme du beurre, comme du jus de pêche. Depuis ses yeux, des vies se déploient comme un fleuve, tremblant d’orange, de vert et de rose. Dans l’une d’elles, elle se voit assise sur une vieille chaise en paille, devant ce panneau. Elle se voit ramper dans les lettres, s’emmêler dans la queue du chat, sa fourrure collée de chair de pêche.
Elle ne sait pas, mais cela ne la dérange pas.
La Seine reste épaisse. Le soleil brûle doucement jusqu’au silence. Et, lentement, elle sent en elle quelque chose grandir : la joie étrange et douloureuse de ne pas comprendre. La joie douloureuse d’être en vie.
Comme ci !
(Prune)
Ces derniers jours ont été chauds. Le printemps avance vite – les arbres soupirent et reviennent à la vie avec la rapidité tranchante d’un murmure. Mon sang est chaud. Je le sens pulser dans mon corps, monter jusqu’à la surface de ma peau.
Le printemps va vite et je marche en ville avec ma caméra, en essayant de tout capturer. L’image s’oxyde et devient quelque chose de plus laid. Je serre les dents. L’autre après-midi, la brise s’enroule doucement autour de mes rideaux, et les cheminées, les unes après les autres, ressemblent à une mer de points d’exclamation, qui crient ; aime-moi ! aime-moi, je t’en prie ! Et à ce moment-là, j’avais envie de pleurer. Parce que je ne peux jamais garder les rideaux et les cheminées et tout le souffle derrière eux dans la paume de ma main pour toujours.
Je ressens trop, je serre ma poitrine, et prête au deuil, je ferme la fenêtre et je m’endors. La nuit, mes rêves sont lents et visqueux. Je me réveille au milieu de la nuit, paralysée dans une gangue de miel – ralentie. Le matin, je fonds sur le balcon, mon cœur épais comme une prune pourrie. Je demande au soleil de me dissoudre en quelque chose d’assez aigu pour devenir un murmure. Avec un sifflement, il me dit que ma poitrine sucrée est trop lourde, que je me laisse trop facilement enivrer par la douceur salée de mon propre chagrin.
C’est là que je me tourne vers l’écriture. L’écriture, l’activité solitaire qui veut rendre un langage lourd encore plus lourd, qui veut courber un w jusqu’au poids de ta tête sur mes genoux, qui veut transformer un point d’exclamation en la peine de ton odeur qui reste sur mon oreiller. Alors que, discrètement, sans être remarquée, je pourrais tout tenir un instant dans la paume de ma main. Écriture, écriture seule – laisser une traînée de fourmis sortir avec excitation de la pourriture veloutée entre mes côtes, former une spirale sur la page, et tourner sans cesse, avec dévotion, autour de ton nom encore et encore et encore.
Mais ton nom est seulement un nom. Ce n’est pas la trace d’un w. Il déborde de la page. J’appuie plus fort, mais le mot s’amincit. Ce n’est pas assez.
Ce doit être suffisant de vivre ta poésie ;
parfois, l’extase ne peut pas se mettre en mots.
Mais, au fond de la librairie, Rumi crie
comme ci, comme ci
et moi, avide et excessive,
je veux épaissir l’air
et ajouter un point d’exclamation –
comme ci !