Le Miel des vivants
Un balcon qui déborde, il y en a plusieurs à Paris. Une mer de chaises, un fleuve de plantes, une bicyclette. Quand je passe par les cafés, toutes les tasses sont tachées sur le côté gauche, toujours avec du lait mousseux, impossible de le trouver avec ta langue. Derrière la vitrine d’un magasin abandonné, il y a des pommes souples et rondes dans l’huile ; quelques roses, avec tous leurs pétales, reposant sur une table vêtue d’une nappe blanche ; un cavalier sur son cheval me regarde, la plus grande partie de son visage est masquée par les diamants en métal qui le protègent durant la nuit.
Devant une porte bleue, un vieil homme attend. Il sonne. Il sonne encore, attendant un signe que quelqu’un sache qu’il est là. Il tient ses mains derrière son dos en remarquant qu’un côté de la porte est plus sombre que l’autre. Le vieil homme est là pour faire la sérénade à une femme qu’il ne connait pas très bien, mais depuis longtemps. Peut-être l’observe-t-elle déjà par la fenêtre. C’est peut-être pour cela qu’il se sent comme une proie.
À l’entrée, il trouve une petite maison en bois, pour un oiseau, mais que les résidents de l’appartement ont modifiée pour être une bibliothèque à partager. Elle est pleine de livres. L’ombre de l’autre femme. Sexe, diamants et plus si affinités. Techniques en français. Le gardien lui dit qu’il pense qu’elle attire trop de passage piétonnier.
Le vieil homme prend l’ascenseur au troisième étage. En entrant, il crie : « J’étais encore avec les labradors. Je te promets que lorsque je suis parti, je n’avais pas de bave sur mon manteau ». Marie est allongée sur un canapé orange, baignée de soleil comme une tortue. « C’est parce que tu viens toujours à midi. Les labradors aiment aller au parc à midi. Tu devrais venir me voir plus tard. »
C’était toujours « devrais » avec Marie. Le vieil homme regarde le jardin au-dessous de l’appartement, jonché de pots cassés. Il s’assoit sur une chaise tachetée de lumière. « Non, ne t’assois pas là. Ça c’est mon soleil. Le mien ». Sa voix était sèche comme la peau d’une clémentine laissée au soleil. Le vieil homme se tient au milieu du salon. Une peinture, montée au-dessus de Marie, le regarde avec deux visages.
« Tu l’as achetée où ? »
« Quoi ? » répond-elle avec des yeux fermés.
« Le tableau, là. »
« Un ami me l’a donné. C’est un Picasso je crois. »
« Non ! Tu plaisantes. »
« C’est l’été dernier. Je suis à la faculté. Quelqu’un joue du piano à l’étage en dessous de moi, dans une grande salle en bois, et la sonorité sucrée remplit l’espace autour et en moi. Il est impossible de voir la personne qui joue, mais si je me lève, et que je passe par la fenêtre qui donne sur la salle, peut-être qu’il, ou elle, est là, mais j’ai peur que le son soit seulement dans ma tête. Je regarde la fille qui s’assoit à côté de moi, ses yeux fixés sur l’écran d’un ordinateur. Il fait froid dans la salle, il y a un ventilateur qui tourne lentement, avec des ailes larges et grosses qui coupent l’air comme si c’était assez épais pour le manger. Je regarde les feuilles de mon papier qui tremblent dans mon cahier ; j’espère que c’est un signe qu’il y a quelque chose qui perturbe l’ambiance ici, qui envahit les murs et éveille ce vieil immeuble, assez pour me dire que je ne suis pas folle. J’espère que les pages n’ont pas peur de moi; hier, j’ai essayé d’écrire une lettre, plusieurs fois – il y avait quatre versions – et à chaque tentative j’ai appuyé le stylo un peu plus fort sur le papier. L’écriture n’avait pas l’air d’être à moi. Même quand j’essayais d’être sincère, la lettre W était trop ronde, et tout était incliné. Quand j’écrivais, je pensais sans cesse au Baiser (1931) de Picasso. Je l’ai vu pour la première fois récemment. C’est faux que l’amour soit comme ça, n’est-ce pas? Si laid? L’intimité doit être plus jolie, plus pure et innocente, moins comme des lignes droites et nettes de cette œuvre. Je suis embarrassée pour moi-même et les autres autour de moi, qui se promènent dans le musée, tenant la main de leur compagnon pendant qu’ils interrogent la simplicité de leur lien. Un homme m’approche très vite, son visage en colère, mais apparemment il voulait simplement voir le tableau derrière moi. Sa curiosité m’était étrangère. Trop d’ego. J’ai vécu une situation presque la même au Musée d’Orsay la semaine dernière, où un homme m’avait « suivie » dans les couloirs. Après ma visite du Baiser, j’ai acheté une carte postale : une image de Picasso, regardant l’appareil photo avec intensité, ses mains pressées contre une vitre, un petit sourire aux lèvres.
Artiste inconnu
Deux paires de genoux face à face (1983?)
Huile sur toile
La perspective est faussée, donnant l’impression que le couple est beaucoup plus grand par rapport aux bâtiments derrière eux qu’il ne l’est en réalité. Leurs visages, flous, ne se précisent pas lorsqu’on les regarde de plus près. Au contraire, toutes les ombres et toutes les lumières qu’ils pouvaient avoir de loin disparaissent. Leurs genoux sont tournés l’un vers l’autre. Elle porte un jean noir.
Prêté par l’appartement de tante Catherine à Brooklyn, New York
Marie a senti le bourdonnement avant de l’entendre. Tout a commencé par une vibration, au creux de son dos. Cela faisait trois heures que le vieil homme était parti. Dans la cuisine, elle mangeait des cerises tirées d’un sac en plastique : une par une, puis toutes d’un coup, avant d’enlever la queue et de la rejeter dans le sac. Le rythme subtil l’avait presque fait s’étouffer avec un noyau. Il avait glissé tout au fond de sa gorge, jusqu’aux amygdales. Dans un moment de panique, elle retira ses pieds de la table ; tout ce qu’elle voyait était la peinture bleue sur ses ongles. Le noyau de cerise remonta rapidement à ses lèvres, mais le bourdonnement persistait.
Marie resta encore une minute, la tête entre les genoux : du carrelage vert, de la poussière, un morceau de coquille d’œuf. C’était peut-être le bruit des travaux en cours dans l’immeuble ? Ça dure depuis des années maintenant. Parfois, quand elle entre dans le salon, elle aperçoit un homme debout sous son porche, en train de parler à un autre homme qu’on ne voit pas, ou peut-être à personne du tout. Elle trouve qu’il serait impoli de partir, alors elle reste assise et continue à manger son toast en pyjama jusqu’à ce qu’ils s’en aillent, ou jusqu’à ce que suffisamment de temps se soit passé pour que ce ne soit pas évident qu’elle s’est enfuie à cause de leur présence.
Le bourdonnement a monté en puissance, puis il a trouvé un équilibre. Elle regarda par la fenêtre. C’était dimanche. Marie ne paniqua pas. Elle se disait que c’était sans doute la machine à laver, ou le lave-vaisselle. Elle décida de sortir sur son balcon pour faire ses étirements quotidiens. Son voisin, un jeune homme célibataire, travaillait devant son ordinateur. Son corps était caché par une pile de livres. Il voit la jeune fille en train de le regarder et lui rend son regard.
Quand je suis dans le couloir la nuit
Je l’écoute murmurer des mots d’amour au téléphone.
J’attends une minute
C’est l’anglais qu’ils parlent
les sons sont coupés d’une manière différente,
étirés
Ou
allongés
comme vieux caoutchouc
Elle parle avec lui dans son bureau pendant l’après-midi.
Elle parle en arabe,
il continue de parler en anglais — sans savoir que je suis ici avec eux.
My beautiful woman, il dit.
Le bourdonnement continue. Il était actif, comme s’il était en train de fabriquer quelque chose. Marie a essayé de l’oublier. Elle a essayé de fredonner pour le couvrir, de mettre de la musique pour se distraire, dansant jusqu’à ce qu’elle se prenne une écharde dans le pied. Elle prenait une douche froide – ses cheveux pleuraient de grosses larmes dans son dos. Il était vingt-et-une heures.
Dans ses meilleures années, Maria était peintre. Pendant la période de bourdonnement, elle était en train de réaliser son dernier projet.
L’idée de deux silhouettes beiges attendait patiemment sur la toile pour être transformée. Elle s’assit sur une chaise, et le bourdonnement l’accompagna. Sa toile est posée près de la fenêtre, d’où elle peut facilement observer ses modèles : les nouveaux parents qui habitent de l’autre côté de la cour. Tous les trois étaient debout au milieu de la nuit avec le bébé, chacun baigné d’une douce lueur nocturne. À gauche de la toile il y a une petite bibliothèque que Marie avait fabriquée avec son grand-père. Son regard s’arrête sur le dos d’un livre : Lettres à un jeune poète, de Rainer Maria Rilke. Il lui rappelle son passage préféré. Nous sommes les abeilles de l’invisible. Nous butinons éperdument le miel du visible, pour l’accumuler dans la grande ruche d’or de l’invisible.
Le bourdonnement … Ça devait être ça, pensa-t-elle. Enfin, l’appel qui la mène vers le véritable art. Enfin un signe de son grand-père, qui lui offre la beauté qui avait suivi son décès. Elle appelle son amie pour lui annoncer la nouvelle. Son amie lui conseille d’aller à l’hôpital, lui disant qu’elle souffre probablement d’acouphènes. Le bourdonnement persiste, et Marie est folle de joie. Elle ne va pas à l’hôpital, elle prend le train pour la Normandie, s’assoit dans un immense champ couvert de fleurs et se laisse contempler par le regard de Dieu.