L’avant
Sans mots
Quand j’étais une enfant, je suis allée dans un collectif artistique situé dans la campagne de New York. Là-bas, j’ai créé un moulage de ma main en cire.
J’ai plongé ma main dans un chaudron de cire. Elle était chaude, confortable. Une sensation merveilleuse. À chaque fois que je la plongeais, je la relevais en l’air, laissais la cire refroidir et durcir, puis la replonger encore. Au bout d’un moment, les couches sont devenues plus épaisses, comme un très grand gant, et j’ai pu retirer ma main et y verser un mélange de plâtre.
Je pense que les mots sont similaires. Ils ont besoin de s’accumuler dans les souvenirs et les expériences pour gagner un sens réel.
C’est difficile d’écrire avec des mots sans souvenirs attachés, sans émotion.
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Quand j’utilise un mot en anglais, chaque souvenir d’écouter, de parler, de ressentir ce mot-là avec moi. Même si je ne m’en rends pas compte. La plupart du temps, je ne peux pas me souvenir ou trouver comment j’en suis venue à connaître et à ressentir ce mot. Ces mots maternels sont inextricablement liés à moi.
Les mots que je connais en français sont affamés de leurs propres souvenirs, et donc, souvent, ils sont également affamés de sentiments.
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Les mots sans les souvenirs sont engourdis.
Et moi je me sens aveugle en les utilisant.
La (dés)orientation
Allégorie de l’hiver (et de l’amour)
Je monte les escaliers du Sully Wing. Chaque étage devient un peu plus silencieux. Ça me plaît. Au dernier étage, je trouve mes amies qui sont arrivées une heure et demie avant moi. Je me sens seule. Elles descendent les escaliers. Je reste avec les tableaux. Je perds mon sens de l’orientation. Je regarde le tableau que je décide de peindre dans mon cours de peinture et j’oublie son nom.
Le contact
Château d’Eau
Montant les escaliers de la gare à Château d’Eau, la pluie me réintroduit au monde lorsqu’elle m’éclabousse : tout d’un coup, une feuille de brume. Aujourd’hui le nom de cette station lui convient.
La promenade
C’était une femme méthodique. Elle planifiait des choses. Et aujourd’hui, debout dans l’ombre de la sécurité de la grande porte mécanique en métal de son bâtiment académique, elle a planifié son chemin, malgré le fait qu’elle ait emprunté cette route d’innombrables fois. Elle a eu du mal à se concentrer, car deux voix hurlantes résonnaient derrière elle. Les voix s’éloignèrent lentement, laissant place à d’autres sons, et puis elles sont devenues complètement obscures. Dans ce nouveau silence, elle percevait des bruits derrière la porte. Le moteur d’une voiture, une éclaboussure silencieuse, et oh– la pluie, définitivement la pluie : un filet constant si elle ne se trompait pas. Elle sortit un parapluie jaune de son sac, puis étendit son bras pour atteindre le bouton en plastique qui contrôlait le mouvement de la porte.
Lorsqu’elle a finalement ouvert la porte, parapluie dans la main, elle était à moitié déçue de découvrir que, en fait, il ne pleuvait pas du tout. Au contraire, le soleil brillait, scintillant sur la chaussée glissante et reflétant sa lumière vers elle. Il avait certainement plu, bien que ce soit évident à en juger par la chaussée mouillée, mais elle aurait vraiment pu jurer avoir entendu la pluie juste avant de marcher dehors. Elle referma la fermeture velcro autour du corps jaune du parapluie et le mit dans son sac. Et pour un instant, elle se demanda : qu’est-ce qu’elle avait entendu, alors, derrière la porte là ?
L’habituation
La promenade encore
Faisant ses premiers pas vers la rue cet après-midi-là, elle se sentait comme d’habitude : ordonnée, polie, concentrée, ou plutôt elle le paraissait (elle paraissait ainsi pour n’importe qui passant par là) car, apparemment sortie de nulle part, elle sentit un étrange frisson la traverser, et elle ne le laissa pas se montrer. C’était le sentiment d’être observée, d’être certaine des yeux d’un autre sur elle, mais lorsqu’elle scruta rapidement les environs, elle ne trouva personne d’autre qu’un vieil homme qui marchait de l’autre côté de la rue, dans la direction opposée. Elle le regarda tourner au coin de la rue et vit clairement lorsqu’il disparut de sa vue, mais le sentiment resta présent en elle.
Sans mots
Je tends les bras dans l’obscurité pour trouver les murs. Au début, il m’arrivait souvent d’entrer dans le placard plutôt que dans la salle de bain. Aujourd’hui, je parviens généralement à trouver la salle de bain grâce à une sorte de mémoire musculaire dont je ne sais pas vraiment comment elle s’est développée.
Le flou
La promenade encore
Elle secoua sa tête, comme pour chasser une mouche, et réalisa que, distraite par l’homme, elle avait arrêté de bouger. Commençant à marcher encore, elle jeta un dernier coup d’œil dans la direction où l’homme s’était enfui, laissant son regard se poser là pour quelques instants tandis qu’elle avançait. Et elle
le regretta immédiatement, car elle était forcée de s’arrêter encore, se retournant et trouvant son pied droit plongé dans une flaque d’eau. Franchement, ce n’était pas trop grave, car elle avait mis des bottes de pluie ce jour-là après avoir consulté la météo : il était dit qu’il pleuvrait toute la journée. Il était censé pleuvoir.
Mais ça la dérangeait tout de même d’avoir fait cette boulette alors qu’elle était ordinairement très attentive à où elle marchait. En fait, elle se demandait si elle avait jamais marché dans une flaque d’eau avant. Elle n’avait jamais marché dans un nid-de-poule, ni dans une crotte de chien, ni dans n’importe quoi du tout de suspect. Mais hélas, elle se souvenait d’un épisode de son enfance où elle avait marché dans une flaque d’eau pendant qu’elle se promenait avec sa mère, qui lui avait tout de suite dit d’éviter les flaques d’eau à l’avenir, car on ne sait jamais à quelle profondeur elles peuvent aller. Puis, elle se souvenait avoir imaginé une flaque d’eau infiniment profonde, sombre et froide, suspendue sous la rue comme un portail vers un autre monde, et la peur qu’elle avait ressentie, comment elle avait serré un peu plus fort la main de sa mère.
En regardant ensuite vers la flaque d’eau, qui enveloppait sa botte de pluie droite, elle était surprise de la trouver presque noire : surprise de voir son reflet la regarder en retour dans l’obscurité. Alors qu’elle retirait son pied, elle évaluait l’apparence de la flaque, essayant de regarder au-delà de son visage ondulé et inversé qui, reflété là, l’étudiait attentivement même comme elle étudiait la flaque d’eau. Elle conclut que cette flaque semblait plus profonde qu’elle était en réalité, contrairement à la flaque d’eau imaginaire qu’elle avait imaginée quand elle était une enfant– une flaque d’eau qui semblait peu profonde mais qui était en fait très très profonde– la flaque devant elle semblait très profonde, même sans fond, sans fin, dans l’obscurité, mais était en fait assez peu profonde, comme elle venait de découvrir.
L’obscurité du matin
Dans le miroir, je regarde la fissure sur le mur qui se reflète devant moi. Je regarde son obscurité et je me tourne presque pour mieux la voir. Peut-être que je la traçais du bout de mes doigts. Je ne l’ai jamais touchée, mais j’imagine qu’elle est rugueuse et froide.
Je détourne mon regard du miroir et passe mon œil à l’horloge. Encore en retard. J’ouvre le placard pour prendre ma brosse à dents, poussant le miroir et sa vue de la fissure au loin.
La découverte
Avec mots
D’écrire c’est de s’habiller dans le miroir.
sheltered stores of
shadowy secrets, and
colorful unknowns
D’écrire c’est de sentir.
Une démangeaison engourdie, imperceptible, hors d’atteinte, sous ma peau, respirant. Je sens une intelligence interne séparée de la mienne. Elle respire sans que je le lui demande.
C’est l’image qui vous fait grimacer certains soirs.
sang, carnage
C’est de copier la voix de la radio de vos matins d’enfance.
C’est d’enfin être compris.
C’est d’enfin être mal compris.
FLORENCE
I have been here before.
RACHEL
oh
FLORENCE
I came here as a wave.
RACHEL
Hm.
C’est de voir une femme grogner dans le métro.
C’est la bouillie entre le réveil et le rêve.
briser le sceau vers la conscience totale
C’est d’espérer qu’ils ne remarquent pas que tu les remarques.
Je sors dans l’appartement plein d’hommes d’âge moyen, portant des tenues professionnelles, qui inspectent différentes parties de l’espace.
C’est d’espérer qu’ils ne jouent pas.
À ma gauche, j’entends « tu veux une coiffure ? Venez ! ». Je refuse, toujours avec un sourire, un sourire qui, je pense, signifie « peut-être demain », et je jette un coup d’œil à l’intérieur.
D’écrire, c’est d’être vu.
Elle rit, me regarde dans les yeux un instant.
C’est de rester invisible.
Je ris encore, m’attendant à trouver des yeux sur moi lorsque je baisse la tête. Je n’en trouve aucun.
D’écrire c’est de sonner cliché.
Récemment
D’écrire, c’est d’aller plus loin que ce que tu aurais espéré. C’est de se perdre.
De perdre l’élan.
C’est de regarder en arrière ce que l’on a fait sans penser et y voir une pensée.
affamés de sentiments
C’est de renoncer au sweet-sounding word
my own lips
could make
the sound of her
D’écrire, c’est de se regarder nu dans le miroir
je vois au début
rien que moi-même
(tes vêtements te manquent un peu).
C’est de laisser les autres te regarder
et deviens plein de pitié.
alors que tu te regardes toi-même
Je m’étouffe de cette pitié
nu dans le miroir.